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Reims en amoureux : 48 heures de sacre et de bulles pour nos dix ans de mariage

12 juil.
6 min de lecture

Il y a des villes que l'on visite pour un monument, et des villes que l'on visite pour une civilisation entière. Reims appartient à la seconde catégorie. Sous ses rues repose un empire souterrain de millions de bouteilles vieillissant dans d'anciennes carrières de craie gallo-romaines ; au-dessus, une cathédrale a vu trente-trois rois de France recevoir l'onction, avant d'être réduite en torche par les bombes de 1914 et relevée pierre à pierre.

C'est cette double promesse (le sacre et les bulles) qui nous a décidés à y passer notre week-end de dix ans de mariage.

Pour marquer le coup, nous avons fait le trajet en Porsche 964 cabriolet couleur améthyste, un violet profond et totalement improbable sur une carrosserie de sport allemande.

Cette teinte a le don de provoquer les « oh » des passants et d'engager la conversation à chaque arrêt : la voiture, et sa couleur si singulière, semblent souligner, en creux, la culture et l'élégance de ses occupants (on nous permettra cette immodestie).

Nous avons pris le temps des petites routes : deux heures et demie de balade pour un trajet qui se fait d'ordinaire en quarante-cinq minutes de TGV, ou une heure et quart par l'autoroute. Arriver vite n'était, ce week-end-là, jamais vraiment le but.


Jour 1 — L'arrivée au Domaine Les Crayères

Nous arrivons en milieu d'après-midi au Domaine Les Crayères, sur la colline Saint-Nicaise classée à l'UNESCO. Le château lui-même a une histoire qui donne le ton du séjour : c'est Louise Pommery, l'une des grandes figures féminines de la Champagne du XIXe siècle, qui le fait construire en 1904 pour sa fille, la marquise de Polignac. L'architecte Théodore Dauphin y dessine un château classique niché dans un parc paysager d'Édouard André et Édouard Redont, et plus d'un siècle plus tard l'ensemble a conservé l'élégance d'une demeure de famille plutôt que l'ostentation d'un hôtel de luxe.

L'accueil se fait au champagne, servi dès les premières minutes comme si la maison tenait à poser d'emblée le sujet du week-end. Un incident mineur nous oblige à changer de chambre en cours de séjour ; la maison s'en excuse avec, de nouveau, des coupes de champagne, au point que l'on finit par se demander si le moindre contretemps, aux Crayères, ne se résout pas systématiquement de cette manière, ce qui ne serait somme toute pas la pire des politiques d'hôtellerie.

L'accueil est tiré à quatre épingles sans jamais devenir compassé : une élégance qui se sent détendue plutôt qu'imposée, sans doute l'écho de sa vocation d'origine, une maison de famille avant d'être une adresse.

La soirée commence par un apéritif au champagne dans le salon du château, puis se prolonge à table par un repas en de nombreux services, chaque plat épousant un accord mets-vins pensé avec le même soin que la cuisine elle-même : la carte du restaurant Le Parc, deux étoiles au guide Michelin, compte près de neuf cents champagnes, et cela s'entend dans la précision des associations proposées.

Ce qui frappe le plus, pourtant, c'est l'attention portée à qui ne boit pas d'alcool. Pour chaque plat, en miroir de l'accord en champagnes servi à table, le sommelier propose une sélection de thés et d'infusions choisis, non sucrés ; et il y consacre exactement le même temps, le même vocabulaire, la même gravité affectueuse que s'il présentait un très grand cru : la provenance de la feuille, la température d'infusion, la raison pour laquelle telle récolte réveillait tel poisson plutôt qu'une autre. C'est une vraie découverte que de sentir cette exigence-là appliquée à une tasse de thé avec autant de rigueur qu'à une coupe de champagne : aux Crayères, ne pas boire d'alcool n'était donc pas une contrainte à contourner.

Le lendemain matin, le petit-déjeuner se révèle tout aussi soigné : extrêmement copieux, fin, délicieux, servi dans la même salle minuscule d'une dizaine de tables où nous avions dîné la veille, et où l'on sent, dès le matin, tout le personnel nécessaire mobilisé pour ces quelques couverts.

C'est un des paradoxes plaisants du lieu : plus la salle est petite, plus l'attention portée à chacun semble grande.


Jour 2 — Sous la colline, la Maison Pommery

Le matin est consacré à la visite du domaine Pommery, et le lien avec la nuit passée aux Crayères n'a rien d'anecdotique : c'est la même Louise Pommery qui, à partir de 1868, entreprend de raccorder entre elles les anciennes crayères gallo-romaines du sous-sol rémois — certaines ornées de bas-reliefs monumentaux sculptés directement dans la craie par le sculpteur Gustave Navlet — pour en faire dix-huit kilomètres de galeries souterraines. En surface, elle fait bâtir un domaine dans un style néogothique élisabéthain délibérément anglicisant, pensé pour séduire sa clientèle britannique ; c'est cette même femme, quelques décennies plus tard, qui offre à sa fille le château où nous avons dormi la veille. Visiter Pommery au lendemain d'une nuit aux Crayères, c'est refermer une boucle familiale sans même l'avoir cherché.

Depuis 2002, la maison a fait de ses crayères un lieu d'exposition d'art contemporain, invitant chaque année des artistes du monde entier à investir ce cadre souterrain unique, à trente mètres sous terre. L'intention est belle, même si certains dispositifs installés à demeure — jeux de lumière calculés pour la photographie dans les escaliers, papillons en papier miroir suspendus qui appellent explicitement le selfie — relèvent moins de l'installation artistique que de la facilité instagrammable. On peut apprécier l'ambition de la maison sans se sentir obligé d'applaudir chacun de ses effets. La visite s'achève, sans grande surprise, par une coupe de champagne offerte juste avant le passage obligé par la boutique — comme pour inviter, avec le sourire, à ne pas repartir les mains vides. Ceux qui ne boivent pas d'alcool ne sont pas oubliés pour autant : une alternative pétillante sans alcool, choisie avec le même soin que le champagne qu'elle remplace, est proposée en parallèle, ce qui reste suffisamment rare dans la région pour être noté.


Déjeuner place du Forum, puis la cathédrale

Le repas de midi se prend en terrasse, place du Forum, dont le nom rappelle qu'elle occupe l'emplacement du forum antique de Durocortorum. L'ambiance est ensoleillée et plutôt animée, mais la restauration, il faut le dire, n'est pas tout à fait à la hauteur des vignobles qui l'entourent : on n'est pas à Beaune, où la moindre adresse de centre-ville soigne son assiette avec la même exigence que ses vins. C'est sans doute le seul bémol du séjour, et un détail à garder en tête pour la prochaine visite : mieux vaut réserver la table plutôt que choisir au hasard sur la place.

L'après-midi est pour la cathédrale, et il n'y a pas de facilité de guide à la placer en point d'orgue du week-end : depuis le baptême de Clovis par saint Remi à la fin du Ve siècle, Reims s'est construite comme le lieu où l'on fait les rois. Trente-trois souverains y ont été sacrés entre 816, avec Louis le Pieux, fils de Charlemagne, et 1825, avec Charles X, et l'édifice actuel, commencé en 1211, porte cette fonction dans chaque détail de son programme sculpté — la galerie des rois, sur la façade, aligne vingt-huit statues colossales représentant les souverains de la lignée davidique et carolingienne, comme une généalogie de pierre destinée à légitimer celle de chair.

Le 19 septembre 1914, un bombardement allemand met le feu à l'échafaudage qui enveloppait la tour nord ; la charpente s'embrase, le plomb de la toiture fond. En quatre années de guerre, la cathédrale reçoit plus de trois cents obus, et l'image de la « cathédrale martyre » devient l'un des symboles de la barbarie du conflit. Sa reconstruction, financée en partie par les fondations Carnegie et Rockefeller et menée par l'architecte Henri Deneux avec une charpente en béton armé, est l'un des grands chantiers patrimoniaux du XXe siècle, et c'est précisément parce qu'elle a failli disparaître que la cathédrale a pu devenir, en 1962, le lieu où Charles de Gaulle et Konrad Adenauer scellent la réconciliation franco-allemande.

Peu de monuments portent aussi littéralement une histoire de destruction et de pardon.

Dans la chapelle d'axe, on ne manque pas les trois verrières que Marc Chagall réalise en 1974 avec le maître-verrier Charles Marq : l'Arbre de Jessé, les Deux Testaments, et une troisième verrière qui fait dialoguer le baptême de Clovis, le sacre de saint Louis enfant et celui de Charles VII en présence de Jeanne d'Arc — Chagall inscrivant sa propre modernité dans la continuité des sacres qu'a vus la cathédrale pendant mille ans.


Une ville que l'on croyait déjà connaître

La ville est belle, propre, ses immeubles anciens remarquablement entretenus, son architecture d'une élégance qui ne cherche jamais à se faire remarquer. Le nom de Reims voyage pourtant sur des millions d'étiquettes, se prononce dans toutes les langues à chaque coupe levée et l'on peut se demander, en la découvrant enfin, combien de ceux qui trinquent en prononçant ce nom-là ont un jour vraiment marché sur sa craie.


Il aura fallu cinquante ans, dix années de mariage et un long détour en cabriolet améthyste pour que cette ville devienne enfin un lieu que nous avons vraiment traversé et on a été totalement charmés.


 
 
 

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