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Le Ciel bleu de l'ennui ou le luxe du temps mou

11 août
6 min de lecture

Ce matin, sur la boucle Fraise-Boussière, je suis arrivé à un point où le paysage bascule : d’un coup, la perspective a changé ; Le début de la randonnée était un peu monotone et commençait par un chemin en pente assez raide puis soudain, au sortir d’un bois, le chemin a débouché  sur une vue en hauteur qui s'étend à l'infini. C’est un paysage agricole sec qui s’est offert à moi ; du jaune paille à perte de vue, des champs labourés et bien coupés, des rouleaux de foin dispersés, et au-dessus, un ciel bleu limpide, presque liquide. Et dans ce ciel, le soleil qui rayonne derrière un fin filet de nuages, créant des rayons nets, et magnifiquement distincts.

Je m'arrête. Je respire. Et je réalise que je suis incapable de capturer ça avec mon iPhone.

Les rayons solaires, cette profondeur de bleu, cette nudité du paysage d'été en Occitanie, c'est irréductible à l'image.

Ça se vit.

A ce moment, je me sens parfaitement présent mais pour en arriver là, il a fallu que je change quelque chose, un détail, juste une décision.

Et cette décision a tout transformé.


Il y a quelque chose de précieux dans cette routine annuelle

Depuis quinze ans, je viens en vacances ici, dans le Tarn.

Même endroit. Même rythme.

Chez mes beaux-parents, dans cette maison qui est devenue familière, je vis à un rythme heureux, je dois le dire.

Il y a quelque chose de précieux dans cette routine annuelle : Les mêmes pièces de la maison, la piscine qui nous attend, le confort d'être pris en charge. On nous prépare les repas, on nous fait le linge, on nous laisse juste exister en fait.

C'est presque comme revenir enfance, chez ses parents quand on était jeune, ce sentiment de n'avoir rien à gérer.

Et du coup les années passent de la même façon : La visite à Toulouse une fois, la visite à Albi une autre. Un peu de sport, beaucoup de piscine, des soirs à regarder des films.

C'est confortable. C'est cocoon. C'est rassurant.

Mais il y a aussi quelque chose qui s'accumule silencieusement en quinze ans : Une forme de répétition. Ce n’est pas de l'ennui au sens fort du mot, mais une légère redondance. On sait à l'avance comment la semaine va se dérouler ; on peut facilement la vivre avant qu'elle arrive.


Cette année, en regardant se profiler ces vacances, j'ai senti quelque chose de différent.

Sans chercher à révolutionner ce rythme annuel que j'aime j’ai eu l’envie d'ajouter quelque chose pour ne pas rejouer précisément la même partition.

Et puisqu’il faut bouger et « faire ses pas » j’ai pensé : marche. Je vais marcher, Seul puisque mes enfants semblaient totalement immergés dans ce cycle rassurant, comme dans un rêve dont ils n’ont pas envie de s'éveiller.

Ça peut sembler simple comme ça. Mais ce choix a changé la structure de mes vacances en les enrichissant.

Tout en continuant d'aimer ce confort, cette piscine, cette famille réunie, le matin, je vais prendre mon moment, ma rando.

Je vais partir seul. À mon rythme.

Et là, une chose curieuse s'est produite : sans chercher de beaux paysages, sans consulter de guide  « les plus beaux panoramas du Tarn ».

Mais en la faisant, seul, en marchant sans agenda, j'ai découvert quelque chose que je ne cherchais pas.


Le temps long comme méditation

Quand on marche seul, sans enfants à suivre, sans horaire à respecter, le temps change. Il devient mou, disponible. On n'est pas pressé. On avance à son rythme.

Et ce rythme est tout à coup différent, ce n’est pas celui de la conquête ni de la performance. C'est juste... respirer et marcher et meme parfois prendre le temps de s’assoir et d’admirer.

Au début du parcours, j'étais un peu fatigué. Les jambes étaient lourdes, il faisait chaud. Et puis le chemin montait, montait, et je commençais à m'ennuyer un petit peu.


Mais dans ce temps long, sans urgence, quelque chose change.

On devient disponible pour vraiment observer. On ne regarde plus pour photographier, ou pour pouvoir dire « j'ai vu ».

(En vérité, j’ai fait des tonnes de photos, mais le paysage n’évoluant que doucement et il laisse tout le temps à la contemplation).


Ca m’a rappelé le temps où je regardais les insectes étant enfant. Je pouvais rester dix minutes à observer une fourmi, sans rien chercher à apprendre ; juste pour voir, juste pour être là avec ce petit insecte qui faisait ses choses.

C'est ce qui se passe quand on marche lentement, seul, sans attentes : On redevient un peu enfant, on s'émerveille de peu : D'une couleur, d’une fleure, d’une forme, d’une lumière.


Ce qu’il manque cruellement à tant de voyages

Revenons a ce moment ou devant moi, le chemin bascule.

Parce que d’un coup la perspective change et d'un coup, je vois ce paysage jaune paille, ces champs tondus, cette austérité de plein été, et c'est magnifique.

Mais voilà le truc : ce paysage n'est pas intrinsèquement magnifique. C'est finalement un paysage parfaitement ordinaire pour les habitants de cette région qui y poursuivent leur petite vie quotidienne et leurs activités loin du tumulte des destinations de vacances touristiques.

Ici, c’est sec, c'est nu, c'est agricole.

Les grandes revues de voyage ne feraient surement pas la couverture avec des champs labourés du Tarn.

Mais moi, à ce moment, je décide que c'est magnifique.

Je ne suis pas plus sensible que les autres mais je suis seul, je suis lent, je ne cours après rien, et j'ai l'espace mental pour laisser ce ciel, ces rayons de soleil, cette nudité du paysage, m'atteindre vraiment.

Et ça, c'est ce qui manque cruellement à tant de voyages.

On court après le sublime, on vérifie qu'on a bien vu les choses, on photographie, on valide, on coche.


Finalement, on n'a pas vraiment l'espace pour décider que c'est beau : On se laisse dicter l'émerveillement par les guides et les comptes Instagram.

Là, en haut de ce chemin, c'est moi qui le décide. Et ça change tout.



Le paradoxe du voyageur

Voilà où, pour moi, ça devient particulièrement intéressant.

J’ai traversé des continents et des océans, vu la Tanzanie, l'Islande, le Japon, le Chili, la Bolivie. Comme beaucoup je rêve de paysages de dingue et j’organise mes voyages autour de la quête du spectaculaire. J’aime les grands espaces, les montagnes, les déserts, tout ce qui m'écrase un peu avec sa beauté.

Et voilà que je découvre que l'émerveillement, le vrai, celui qui me laisse sans voix, peut aussi arriver sur un chemin ordinaire du Tarn, en regardant un paysage agricole sec, sans l'avoir cherché.

Est-ce que c'est mieux que l'Islande ? Je n'oserais pas dire ça.

Les grands voyages m'ont donné quelque chose que le Tarn ne m'a pas encore apporté : Ils m'ont transformé, ils m'ont montré qu'il y avait d'autres mondes possibles.

Mais ce que je découvre, c'est que l'émerveillement n'est pas proportionnel à la distance ou à la spectacularité.

Pendant des années, j'ai traversé cette nature en autoroute. Je l'ai vue de loin, en passant. Je savais qu'elle existait, mais elle était un décor, et pas encore une expérience.

Aujourd’huihui, je la parcours à pied. Lentement. Sans vraiment l'avoir cherchée.

Et elle m'émeut.

Ça veut dire quoi ? Que les grands voyages sont inutiles ? Non.

Que j'aurais mieux fait de rester dans le Tarn ? Évidemment pas.

Mais ça veut dire que j'ai peut-être passé des années à chercher loin ce qui m'attendait près ; que l'émerveillement n’est pas une question de longitude.

C'est une question de présence. De temps. De lenteur. De capacité à décider que quelque chose vaut la peine d'être regardé.



Parfois, l'émerveillement arrive juste quand on ralentit

En descendant de ce chemin tout à l'heure, j'ai pensé à tous les trajets en voiture que j'ai faits entre Paris et le Tarn. Des heures d'autoroute à passer devant des paysages sans vraiment les voir. Pendant tout ce temps, ces paysages étaient là. Cette nature ordinaire, paisible, discrète. Elle attendait juste que j'accepte de la regarder vraiment.

Cette petite réflexion n’est certainement pas une révélation mystique ou une révélation philosophique profonde : mais peut-être qu'on passe notre vie à chercher loin ce qui nous entoure ; À valoriser l'exotique et à

mépriser l'ordinaire. À penser que l'émerveillement se gagne en volant douze heures.

Et peut-être que parfois, l'émerveillement arrive juste quand on ralentit. Quand on se donne la permission de ne rien faire de spectaculaire. Quand on marche seul, sans performance, et qu'on accepte de regarder ce qui est là.

Ça ne change rien à mon envie de voyager. Je rêve toujours d'aventures.

Mais ça change peut-être la façon dont je suis disponible pour les vivre. Et ça change aussi la façon dont je regarde ce qui m'entoure chaque jour.


Le Tarn n'est pas l'Islande mais c'est une autre forme de voyage. Plus lent. Plus près. Plus ordinaire.

Et c'est peut-être ça qui le rend si précieux.


 
 
 

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