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Amsterdam ou la tolérance comme investissement

« Le commerce guérit des préjugés destructeurs des mœurs. » — Montesquieu, De l'Esprit des lois, 1748

Amsterdam, XVIIe siècle.

Un marchand calviniste de Zeeland, un orfèvre juif originaire de Lisbonne, un imprimeur huguenot réfugié de Lyon et un cartographe luthérien de Hambourg se retrouvent au bord du même canal.

Ils ne partagent ni la langue maternelle, ni les habitudes alimentaires, ni la conception de l'au-delà.

Mais l'un connaît les routes des épices, l'autre maîtrise les techniques de gravure, le troisième a des correspondants à Lyon et à Bordeaux, et enfin, le quatrième sait lire les étoiles.

La ville qui les réunit aurait pu les séparer, exiger la conversion, imposer des restrictions professionnelles, circonscrire chaque communauté dans son quartier : c'est ce que faisaient Venise, Madrid et Paris.

Amsterdam fait autre chose, et ce choix va transformer l'histoire du monde occidental.


Il faut être précis sur ce qui se passe réellement dans cette ville au XVIIe siècle, parce que la confusion entre idéalisme et pragmatisme peut tout brouiller.

Amsterdam n'est pas tolérante parce qu'elle a lu Érasme, elle est tolérante par calcul.


Il faut d'abord comprendre ce qu'Amsterdam est, en 1585, pour mesurer ce que représente cet afflux.

Elle n'est pas encore une grande ville, c'est tout au plus un port de taille modeste, fondé sur la pêche au hareng et sur le commerce du grain baltique, posé sur un sol de tourbe gorgée d'eau qu'il a faut conquérir pieu par pieu.

La ville n'a pas de ressources propres : pas de mines, pas de forêts exploitables à portée, pas de plaine agricole fertile; elle a un accès maritime via le Zuiderzee, des traditions solides de construction navale, et une position entre le commerce de la Baltique et celui de l'Atlantique.

C'est cette ville-là qui regarde arriver, à partir de 1585, les réfugiés d'Anvers puis bien d'autres vagues d'horizons différents.

Car Anvers, elle, était une grande ville, la plus grande place commerciale d'Europe à ce moment.

Quand elle tombe aux mains des troupes espagnoles de Philippe II, c'est une catastrophe pour ceux qui y vivaient, et une opportunité extraordinaire pour qui saura les accueillir.

Les marchands, artisans et financiers qui fuient vers le nord emportent avec eux ce qu'Amsterdam n'a précisément pas : des capitaux liquides, des techniques comptables sophistiquées, des correspondants dans toutes les grandes places européennes.

Parmi eux, des marchands juifs séfarades (dont plusieurs familles avaient déjà fui l'Inquisition ibérique pour s'installer à Anvers avant d'en repartir) qui s'établiront progressivement dans ce qui deviendra le Jodenbuurt. Ils apportent des réseaux méditerranéens et atlantiques que les marchands néerlandais de souche ne possèdent pas, une maîtrise des lettres de change et de l'assurance maritime que l'on pratique à Lisbonne et à Venise depuis un siècle.

À eux s'ajoutent, dans le même mouvement et dans les décennies qui suivent, les protestants français : les huguenots.

Persécutés par la monarchie catholique française, ils fuient en vagues successives : d'abord après le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, puis de manière plus massive après la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV en 1685.

Tisserands de soie, imprimeurs, orfèvres, horlogers ; des artisans d'une précision technique que la France chasse et qu'Amsterdam absorbe avec la même logique.

Ils apportent des savoir-faire manufacturiers, des réseaux dans les provinces françaises, et quelque chose de moins tangible mais tout aussi précieux : une culture du texte, de l'imprimé, du débat théologique qui va nourrir la vie intellectuelle de la ville.

Ce n'est pas un hasard si Amsterdam devient, à la fin du XVIIe siècle, la capitale européenne de l'édition : le lieu où l'on imprime ce qu'on ne peut imprimer nulle part ailleurs.


Ces réfugiés successifs étaient précisément les moyens qui lui manquaient.


L'équation est d'une clarté brutale : une ville sans ressources propres, dont la seule chance de prospérer était le commerce et l'échange, ne pouvait pas se permettre de refuser des gens dont le savoir-faire et les réseaux étaient précisément le capital qui lui manquait. La tolérance n'était pas ici une option morale mais une nécessité structurelle.

Réduire Amsterdam à ce calcul serait cependant lui faire un mauvais procès car ce qui distingue cette ville, ce n'est pas seulement d'avoir compris l'équation et d'avoir été, à peu près seule, capable de la lire dans un monde qui choisissait délibérément de l'ignorer. Car pendant ce temps, Madrid expulse ses juifs et ses maures, Paris massacre ses protestants, Londres impose le conformisme religieux à coups de lois pénales.

Ces villes ne manquaient pourtant pas d'intelligence ; elles étaient moins contraintes. Madrid avait un empire, Paris un royaume, Londres une histoire millénaire. La géographie les avait dotées, l'histoire les avait enracinées, et leurs certitudes religieuses n'étaient que le couronnement de cette puissance déjà acquise. Elles pouvaient se permettre d'expulser ce qu'elles ne comprenaient pas, et elles le firent.

Amsterdam n'avait ni ce socle, ni ce luxe et c'est précisément sa fragilité qui l'a rendue intelligente.

Cette capacité de tenir ensemble ce que les autres séparent est une forme d'intelligence politique rare, qui n'a rien d'évident et que l'histoire n'a pas récompensé par hasard.


New York (Nouvelle Amsterdam) le comprendra trois siècles plus tard, et portera l'idée à une échelle que les marchands du Herengracht n'auraient pas imaginée.

Cette intelligence devient un projet : L'American Dream n'est pas seulement une promesse faite aux individus, c'est un mécanisme d'attraction délibéré, un soft power qui capte, génération après génération, ce que le monde produit de plus ambitieux, de plus compétent, de plus désespéré aussi.

Argent, réseaux, compétences : New York les aspire avec une puissance que nul autre endroit n'a jamais égalée, précisément parce qu'elle a su faire de l'accueil une marque.

Et quand Amsterdam a inventé le principe, New York en a fait une industrie.


Là encore, accueillir est donc moins un acte de générosité qu'un acte de lucidité, mais (et c'est là que l'histoire devient intéressante) la lucidité produit, sur la durée, quelque chose d'inattendu.


Car le commerce est une école d'anthropologie involontaire. Il ne supprime pas les préjugés par la grâce ou par la raison : il les use, lentement, par la friction quotidienne. C'est ce que Montesquieu appelle le doux commerce : cette action de long terme que l'échange économique exerce sur les mœurs, par la simple répétition du contact.

Amsterdam, en choisissant l'ouverture, a mis en mouvement un mécanisme : elle a créé une ville où l'on apprend, génération après génération, que la valeur d'un homme n'est pas dans ce qu'il croit, mais dans ce qu'il sait faire.

Et cette conviction, une fois ancrée dans une culture urbaine, ne reste pas confinée à la sphère économique : elle migre, s'étend.

Elle devient une manière de voir le monde.




Une philosophie qui devient une maniere de voir le monde

Les Néerlandais ont un mot qui n'a pas d'équivalent exact en français : gedoogbeleid.

On le traduit souvent par "politique de tolérance", mais c'est en fait un peu réducteur.

Il désigne quelque chose de plus précis : la décision politique délibérée de ne pas poursuivre ce qu'on ne peut pas éradiquer, pour mieux le maîtriser.

C'est l'art de distinguer l'approbation de la coexistence.

On n'a pas à approuver quelque chose pour décider qu'il est plus raisonnable de vivre avec que de se battre contre.

Cette philosophie-là, pragmatique, orientée vers les conséquences plutôt que vers les principes, est celle qui a présidé à l'accueil des réfugiés religieux au XVIIe siècle.

Elle a donné à Descartes la liberté d'écrire à Amsterdam ce qu'il n'aurait pas pu écrire à Paris, elle a permis à Spinoza d'achever son Éthique dans une ville où les autorités religieuses n'avaient pas le dernier mot sur les imprimeurs.

Elle a produit, dans les mêmes décennies, le mouvement pictural le plus puissant de l'histoire européenne (Rembrandt, Vermeer, Hals) parce que des bourgeois enrichis par le commerce avaient besoin de portraits, et que cette demande a financé une liberté de représentation inédite.

Le même principe, appliqué au cannabis dans les années 1970, a produit la gedoogbeleid des coffeeshops : ce n'est pas la légalisation mais la décision de ne pas poursuivre tout simplement parce que la répression coûtait plus en argent public, en violence, en marginalisation sociale qu'elle ne rapportait.


C'est une cohérence philosophique profonde, difficile à maintenir car constamment attaquée de l'intérieur et de l'extérieur, mais remarquablement stable depuis quatre siècles.


mais la prospérité ne produit pas d'humanisme

Ne soyons pas dupes de notre propre enthousiasme : il y a une règle implacable dans l'histoire des grandes villes : ce qui les rend admirables et ce qui les rend coupables puise souvent à la même source.

Car si la tolérance d'Amsterdam est née de la contrainte, la traite négrière, elle, est née de la puissance.

Quand les navires de la WIC commencent à déporter des Africains vers les colonies du Suriname et de Curaçao, quand les Néerlandais s'emparent du fort portugais d'Elmina sur la côte du Ghana en 1637 pour en faire leur principal comptoir de déportation vers le Nouveau Monde, quand un navire néerlandais dépose dès 1619 les premiers Africains réduits en esclavage en Virginie (c'est même l'acte fondateur de l'esclavage américain), Amsterdam n'est plus la ville modeste et fragile du début du siècle : c'est l'une des cités les plus riches du monde connu, rivale de Paris, de Londres et de Madrid, dont les canaux bordés de maisons fastueuses témoignent d'une prospérité sans précédent dans son histoire.

Elle avait désormais le choix.

Soyons précis sur l'échelle de ce crime : Le Portugal, le Brésil, la Grande-Bretagne et la France ont déporté des millions d'Africains, des chiffres qui écrasent ceux des Néerlandais. Mais la responsabilité ne se mesure pas seulement au nombre, elle se mesure aussi au rôle. Les Néerlandais ont été parmi les premiers, parmi les mieux organisés a donné à la traite une infrastructure industrielle qu'elle n'avait pas encore : ils ont contribué à faire d'un crime une mécanique.


Voilà la leçon que la chronologie rend finalement implacable : la prospérité ne produit pas l'humanisme, c'est même plutot l'inverse.

Amsterdam avait appris à s'ouvrir par nécessité, dans les années maigres, quand elle n'avait pas les moyens de ses préjugés, mais une fois riche et puissante, une fois délivrée de la contrainte, elle a cherché une nouvelle ressource à exploiter : des hommes et des femmes qu'elle a choisi de ne pas voir comme des égaux.

C'est une vérité que les sociétés prospères répugnent à entendre : la richesse ne rend pas meilleur.

Elle rend libre : libre de choisir, libre d'être généreux, mais tout autant libre d'être cruel.


La tolérance qui ne repose que sur l'intérêt est toujours vulnérable au moment où l'intérêt change de forme. 

Il faut comprendre que la tolérance ne peut pas rester indéfiniment un investissement, qu'elle doit, à un moment, devenir un principe.


Et Amsterdam, lentement, avec ses propres contradictions, fini par franchir le pas.


Ce que cette idée dit de notre époque

Il y a malgré tout quelque chose d'obstinément optimiste dans cette histoire.

Nous vivons un moment où la tentation du repli identitaire, du contrôle des frontières culturelles, de la méfiance envers l'étranger comme principe politique, est plus forte qu'elle ne l'a été depuis des décennies.

Cette tentation se présente souvent (systématiquement ?) comme du réalisme : les ressources sont limitées, la cohésion sociale fragile, l'intégration difficile.

Mais Amsterdam existe, et depuis quatre siècles  meme.

Elle est là, avec ses canaux, l'histoire de ses marchands réfugiés, ses peintres, ses philosophes.

Elle est là comme preuve que le pari de l'ouverture est tenable, comme choix politique concret, maintenu dans la durée, avec des résultats mesurables.

C'est cela, l'intelligence de la tolérance.

Ce n'est pas que de la générosité, de l'idéalisme, ou de la naïveté.

C'est devenu de la conviction, fondée sur l'expérience, que la pluralité produit sur la durée, plus que l'homogénéité ; que la friction entre des gens différents génère une énergie que l'entre-soi ne peut pas fabriquer.



Le premier mariage civil de couples de memes sexes au monde

Il y a un fil entre l'accueil des marchands séfarades de 1585 et la cérémonie du 1er avril 2001, quand les Pays-Bas sont devenus le premier pays du monde à ouvrir le mariage civil aux couples de même sexe. Ce fil n'est pas immédiat, et toujours pas romanesque.

Il est logique.

Les villes portuaires et commerçantes ont toujours été, historiquement, des espaces de relative tolérance pour les formes de vie qui ne trouvaient pas leur place ailleurs. La mobilité des populations, l'anonymat relatif de la ville dense, la coexistence forcée de gens venus de partout créent une pression permanente vers le pragmatisme. On ne peut pas se permettre de haïr efficacement quand on a besoin de tout le monde pour faire fonctionner les docks, les marchés, les comptoirs.

Amsterdam a été ce type de ville plus tôt que les autres et a développé au fil des siècles s'est naturellement appliqué, quand le moment est venu, à la question des droits des homosexuels.

La vraie rupture n'est pas dans la loi de 2001, elle est dans le raisonnement qui y a conduit : une société qui a intégré, sur plusieurs générations, que l'exclusion est une perte et que la différence est une ressource finit par appliquer ce raisonnement à des domaines que ses fondateurs n'avaient pas envisagés. La culture de la gedoogbeleid a produit le mariage homosexuel comme elle avait produit la liberté de presse au XVIIe siècle.

Et ce n'y est pas vécuvcomme une révolution, mais comme un aboutissement logique.


Amsterdam aujourd'hui n'a plus d'empire.

Elle a perdu ses routes des épices, sa domination commerciale, ses colonies ; et avec elles une part considérable de ce qu'elle préférerait oublier, parce que l'ouverture des XVIIe et XVIIIe siècles coexistait avec la traite négrière, et qu'aucune honnêteté intellectuelle ne permet d'ignorer cette contradiction.

Mais ce qu'elle a gardé, c'est une manière d'être dans le monde.

On y roule à vélo sur des canaux que l'on a mis cent ans à creuser, on y débat de l'euthanasie avec la même rigueur que l'on met à discuter d'urbanisme, on y soigne les addictions plutôt qu'on ne les emprisonne, on y a compris, très tôt et très profondément, que la grandeur n'est pas une question de superficie.


C'est une ville cultivée, tolérante, qui sait ce qu'elle vaut sans avoir besoin de le proclamer : une ville qui a renoncé à la démesure sans renoncer à la profondeur, et qui a compris, après son siècle de toute-puissance, que la grandeur la plus solide est celle qui tient sans faire de bruit.

 
 
 

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