L'Amérique et le monde, expliqués en 3 stations ( ou : de l’Ethnocentrisme)
- Sylvain ARKI
- 23 avr.
- 5 min de lecture

Il faut avoir une certaine audace pour appeler son pays « une idée ». Pas une nation, pas un territoire, pas un peuple : une idée.
Les Français, qui ont pourtant inventé les droits de l'homme dans un élan de grandiloquence révolutionnaire, n'ont jamais osé ce niveau d'abstraction !
On dit « la France », avec ses fromages, ses ronds-points et ses grèves c’est du concret, du tangible, du malodorant si nécessaire. Mais une idée ? Non.
(et malgré tout, quelle idée de génie : transformer ses contradictions en philosophie).
Ce matin, dans le métro, alors que je me dirigeais vers la station de métro South ferry direction la statue de la Liberté, j’ai rencontré un américain.
Il était affable, drôle, immédiatement ouvert : cette capacité américaine à créer une conversation en quinze secondes chrono.
Il m'a expliqué, avec la conviction tranquille de quelqu'un qui n'en doute pas une seconde, que l'Amérique n'était pas un pays comme les autres.
Que plus qu’un pays, l’Amérique était une idée et que cette idée fondatrice traversait les présidences, les scandales, les guerres ; que ça tenait, que ça tiendrait toujours.
Il avait ce talent de donner à la conversation la forme d'une générosité tout en la construisant comme une démonstration.
En quelques stations, le monde entier avait défilé : salué, apprécié, mais largement relativisé.
Pas vraiment de l'arrogance. Une évidence tranquille, non négociable.
L'Amérique au centre, les autres en orbite, la gravité en somme.
Il ne me dominait pas. Il m'expliquait comment fonctionne le système solaire.
Et moi, je prenais des notes..
Il a enchaîné naturellement, sans transition, comme on passe d'une évidence à une autre, sur le fait que les étrangers se trompaient sur les américains ; les Européens surtout : On les prenait pour des imbéciles, dit-il.
Erreur! corrige-t-il, L’Amérique, c'est l'innovation, la technologie, l'audace, l'ouverture d'esprit. Et pendant qu'on débat en Europe, eux construisent, eux inventent... Et pendant qu'on réglemente, eux avancent.
Finalement, il n'avait pas tort : C'est le pays qui a mis l'homme sur la lune, inventé internet, celui qui m'a permis de fonder une famille (et accessoirement, le pays qui a convaincu le monde entier, moi le premier, que le bonheur ressemblait à un iPhone et se commandait en deux clics).
Puis il a sorti l'artillerie lourde, avec le sourire de quelqu'un qui garde sa meilleure carte pour la fin :
"Les Français n'aiment pas qu'on le leur dise mais c'est l'Amérique qui a inspiré votre Révolution."
Il m'a regardé, attendant la réaction, moi j’ai pris une grande inspiration.
Sur la forme, il n'a pas tort : la Déclaration d'Indépendance de 1776 précède de treize ans la Déclaration des Droits de l'Homme. Lafayette revient d'Amérique avec la preuve vivante qu'on peut renverser un roi et s'en sortir. Jefferson, qui a rédigé la première, était ambassadeur à Paris pendant la seconde, et a relu les brouillons de Lafayette comme un correcteur bienveillant. L'exemple américain a pesé, c’est indéniable, documenté, et légèrement agaçant à concéder.
Mais… (et c'est là où Newton reprend ses droits) les idées qui ont fait la Révolution française ne sont pas américaines.
➛ Montesquieu invente la séparation des pouvoirs en 1748.
➛ Rousseau pose le contrat social.
➛ Voltaire, les Encyclopédistes, les Lumières
… c’est un terreau philosophique français (et plus généralement européen) qui précède l'Amérique d'un bon siècle.
Et bien non ! les Américains n'ont pas inspiré la Révolution française.
Ils se sont construit sur un terreau d’idées « made in France ».
Mais ça, je le gardais pour moi : pas question de lancer un débat à quelques stations de ma destination.
Alors il a ouvert un second front. Toujours souriant, toujours affable
"Tu connais Lisbonne ? La perle de l'Europe."
Il a laissé la phrase flotter un instant (enfin, un silence, me suis je dis).
"Comment peut-on imaginer qu'ils ont régné sur la moitié de la planète — la moitié, tu te rends compte — et se retrouver aujourd'hui dans un si petit pays."
Il a dit ça sans méchanceté apparente, presque avec tendresse, exactement comme on évoque un ancien champion qu'on croise au hasard d’une balade. Puis, se rapprochant encore de moi avec le même sourire :
"Vous les Français, vous vous en sortez bien, mais les Italiens sont loin devant vous en matière de corruption."
Deux balles. Propres. Presque chirurgicales.
Notre station approchait. Il m'a donné son prénom, une poignée de main franche, un sourire sincère… et il est parti.
Trente minutes, quelques stations, un tour du monde puis il s’est évaporé dans le couloir du métro new-yorkais comme si de rien n'était.
C'est exactement ce que venait de me décrire mon amie.
Sept ans à New York, et ce qui lui manque le plus, ce ne sont ni les marchés, ni les vacances, ni le fromage : ce sont les relations qui n'ont pas besoin de se justifier. Ces amitiés d'enfance qui se retrouvent sans effort, sans ordre du jour et sans valeur ajoutée implicite.
Ici, m'avait-elle confié, les gens sont en train de networker même quand ils pensent être en train d'être amis. Le capital social se gère comme tout le reste.
Mon interlocuteur était charmant, généreux, immédiatement ouvert. Et je ne le reverrai jamais. Ce n'est la faute de personne. C'est le format.
Avant de partir, il avait glissé, presque en confidence, que l'Amérique se réveillait.
Trump : L'erreur. La prise de conscience. "On s'éveille", dit-il. Je me suis mordu les lèvres pour ne pas lui rappeler que c'était la deuxième fois, que le réveil aurait pu, aurait dû, avoir lieu dès la première ; Qu'une erreur se pardonne, peut-être. Mais deux, franchement… après tout ce qu'on savait, c’est autre chose, c’est un choix.
Ce qu'il ne semblait pas mesurer, (et ici je relativise parce que tous mes amis américains et de très nombreux de leur compatriotes sont très lucides et dépités par la situation) c'est l'étendue de la perte.
Pas seulement politique, pas seulement diplomatique : une perte de rayonnement, d'image, de cette lumière douce et puissante que l'Amérique projetait sur le monde et qui faisait qu'on lui pardonnait beaucoup parce qu'on croyait, au fond, qu'elle incarnait quelque chose.
La liberté comme exportation spontanée. Le droit comme aspiration universelle. C'était peut-être naïf. Mais c'était réel.
Cette lumière-là ne se rallumera pas par décret ni par la nouvelle élection du président le plus génial de la planète.
Et pendant qu'elle vacille, quelque chose s'est discrètement déplacé.
Ce sont les Européens, eux qu'on raillait pour leur prudence, leur lenteur, leur obsession réglementaire, qui portent désormais ce flambeau un peu encombrant.
... Imparfaitement, avec leurs propres angles morts, mais ils le portent...
Ici, on essaie encore de regarder la vérité en face. On ne censure pas la science, on n'interdit pas des mots, on ne pratique pas l’autodafé pas plus qu'on ne proclame de réalités alternatives.
Ici, on protège la liberté de la presse, le multilatéralisme, les droits fondamentaux, la démocratie comme un projet collectif et non comme marque déposée.
L'Amérique serait donc une idée. Mais les idées, comme les victoires, ça voyage. Et parfois, ça change de camp.
PS — En relisant ces lignes, je réalise que j'ai jugé les arguments de mon interlocuteur exactement comme il jugeait le monde : depuis l'endroit précis où je suis né.
L’ethnocentrisme : c’est le terme qu’on donne au biais qui nous fait évaluer les autres cultures à l'aune de la nôtre, inconsciemment, structurellement.
Le terme est de l'anthropologue américain William Graham Sumner (ironie du sort).
Voyager m'a appris, lentement, que la planète regorge d'idées que l'on ne peut pas comprendre depuis chez soi, mais seulement approcher, avec beaucoup d’humilité.
Montaigne l'avait formulé en 1580, (bien avant que l'Amérique existe) :
"Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage."
Cinq cents ans plus tard, dans un métro new-yorkais, on en est exactement au même point.

Non, tout n'est pas tout noir ou tout blanc,
la vie est faite de nuances
et spoiler... le monde est empli de couleurs 🌈


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