tout ca ne se consomme pas depuis un transat... 🦩🦙🏜️🌵🌋
- Sylvain ARKI
- 11 mars
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 avr.
Il y a des voyages qu'on fait. Il y a des voyages qui vous font.
Celui-là appartient définitivement à la deuxième catégorie.

Nous avons vu, en quelques semaines, des paysages qui n'ont pas d'équivalent sur cette Terre — ou du moins pas dans notre mémoire de voyageurs, et elle est longue.
Des lagunes de couleurs improbables au milieu du désert.
Un salar de 10 000 km² recouvert d'eau qui reflète le ciel, si parfaitement qu'on ne sait plus où commence le sol.
Des geysers qui crachent leur vapeur à 5 000 mètres d'altitude sous un froid capable de figer la pensée.
Des volcans.
Des silences.
Des couchers de soleil d'une violence chromatique que la photographie ne parvient pas tout à fait à restituer.
Nos enfants de 11 ans étaient là. Je ne doute pas qu'ils s'en souviendront toute leur vie. Pour ma part, ce voyage est gravé.
Mais soyons honnêtes sur ce que ça coûte.
Ces paysages se méritent.
De longues heures de 4x4 sur des pistes qui ne méritent pas ce nom.
Des nuits dans des refuges au confort extrèmement sommaire, où le chauffage est une option rarement retenue.
L'altitude — la vraie, celle qui serre les tempes dès le réveil, qui provoque des maux de crâne tenaces et, pour certains d'entre nous, des saignements de nez au milieu de nulle part. La respiration qui devient un effort conscient. Le corps qui négocie en permanence avec l'air trop rare.
Et un guide. Indispensable. Pas une formalité touristique — une nécessité absolue dans les réserves boliviennes, sur l'altiplano, dans les zones du désert d'Atacama où une mauvaise décision peut devenir dangereuse.
Le nôtre connaissait les pistes par cœur, les flamants roses par habitude, et le ciel par quelque chose qui ressemblait à de l'amour. C'est lui qui nous a appris à regarder.
Les lamas, les flamants roses — on croit les connaître. Ils sont partout dans notre quotidien occidental : sur les bouées de piscine, les émojis, les couvertures de cahiers.
On en croise dans quelques zoos français. On pense les avoir vus.
On ne les a pas vus.
Les voir dans leur environnement naturel — un troupeau de lamas au détour d'un col à 4 800 mètres, des centaines de flamants roses déployés sur une lagune rouge en altitude — c'est une expérience d'un autre ordre. Quelque chose dans le cerveau se recalibre. La différence entre une image et une présence.

Chili et Bolivie sont deux pays que la nature relie et que l'histoire a fracturés.
On pourrait croire, depuis l'Europe, que l'Amérique du Sud c'est l'ailleurs romantique, la liberté, la paix retrouvée. Ce serait passer trop vite. Ces deux pays se sont fait la guerre — la Guerre du Pacifique, fin du XIXe siècle — et la Bolivie en a payé le prix d'une blessure encore ouverte : elle n'a plus accès à la mer depuis 1884, et cette question a été portée devant la Cour internationale de Justice il y a quelques années encore. Les frictions sont palpables. Les regards, parfois, aussi.
Le Chili des grandes villes surprend par son ordre : routes entretenues même dans le désert, réserves naturelles balisées et protégées, une certaine idée de l'infrastructure.
La Bolivie est autre chose — plus brute, plus pauvre, moins domestiquée. La nature y est laissée à elle-même, pour le meilleur et pour le pire. Paradoxe saisissant : la Bolivie est le premier pays au monde à avoir inscrit les droits de la Nature dans sa Constitution, la Pachamama comme sujet de droit. Et pourtant, sur le terrain, la protection concrète des écosystèmes reste très théorique.
Partout, la culture espagnole irrigue les deux pays — la langue, l'architecture, la religion.
Mais partout aussi, quelque chose d'autre résiste, affleure, insiste. À La Paz, le Marché des Sorcières vend des fétiches, des herbes et des fœtus de lamas séchés destinés aux offrandes à la Pachamama.
Dans les églises, la Vierge Marie porte parfois le visage d'une montagne. Cinq cents ans de catholicisme n'ont pas effacé les croyances andines — ils les ont simplement habillées autrement. C'est ce qu'on appelle le syncrétisme, et il se ressent partout, comme une présence discrète et tenace sous le vernis colonial.
Ce voyage, nous l'avons fait en famille. Il n'était pas de tout repos — et c'est précisément pourquoi il nous a appris quelque chose.
L'immensité, le silence, la couleur de la nature, les ciels limpides à des altitudes où l'air devient rare : tout ça ne se consomme pas depuis un transat. Ça se gagne, kilomètre après kilomètre, sur des routes qui ne pardonnent pas la distraction.
Et ça restera.




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