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penser le voyage...

Cet après midi, en courant sur les bords de Marne comme je le fais régulièrement, j'ai eu une pensée qui ne m'a plus quitté depuis.

La lumière était basse, un peu dorée, la végétation avait cette densité un sauvage qu'elle prend en été, et j'ai croisé une poignée de pêcheurs silencieux, des familles qui pique-niquaient sur l'herbe, un couple allongé dans l'ombre d'un saule, des groupes de copains qui plongeaient des pontons.

Rien de spectaculaire, et pourtant...

J'ai eu, l'espace de quelques foulées, l'impression très nette d'avoir traversé un tableau (Le Déjeuner sur l'herbe), en version parisienne, avec les mêmes ingrédients depuis un siècle et demi : l'eau, l'ombre, le loisir, les corps posés dans la nature un dimanche.


Ce qui m'a frappé, ce n'est pas la scène elle-même, mais l'idée que cette même berge, à chaque saison, me raconte une histoire complètement différente.

L'hiver, elle est nue, presque grise, traversée par de rares joggeurs emmitouflés qui courent tête baissée, pressés de rentrer se réchauffer ; l'eau semble immobile, le silence y est presque minéral.

Au printemps, tout explose d'un coup : le vert cru des jeunes feuilles, les pêcheurs qui reprennent leurs coins habituels, les familles qui redécouvrent l'herbe après des mois d'hibernation, une énergie presque désordonnée.

L'été, la Marne devient méridionale — alanguie, dorée, pleine de monde jusqu'au soir, avec cette lumière qui traîne tard et donne envie de ne rien faire d'autre que s'allonger dans l'herbe.

Mais s'il fallait n'en garder qu'une, ce serait l'automne.

C'est ma saison préférée sur ces berges, et de loin la plus belle : les couleurs, d'abord : ce dégradé impossible à peindre entre le vert qui résiste encore, le jaune qui s'installe et le roux qui finit par tout gagner, les feuilles qui tombent sur l'eau et dérivent lentement comme de petites embarcations. La lumière change aussi : elle devient rasante, mordorée, elle traverse les arbres au lieu de tomber d'aplomb, et tout prend une teinte presque irréelle en fin d'après-midi. Il y a moins de monde, un calme retrouvé, quelque chose de mélancolique et de généreux à la fois.

Et c'est précisément à cette période que je reprends mes courses au bord de la Marne, après de longues vacances : c'est la rentrée, la tête pleine de projets, le rythme qui repart, et surtout ce bonheur particulier qu'on ressent en revenant d'un voyage : celui d'avoir découvert des choses, appris, rencontré, et d'en revenir un peu plus cultivé, un peu plus intelligent qu'au départ. L'automne, sur ces berges, c'est ce moment précis où le voyage intérieur du retour rejoint le paysage extérieur qui change de couleur : la nature elle aussi entamait sa propre rentrée.


Et je me suis donc dit : "finalement je n'ai même pas besoin de bouger pour voyager".

Il me suffit de courir toujours au même endroit à des moments différents et de laisser courrirmon imagination pour avoir la sensation de changer d'époque, de pays, et presque de vie.

C'est cette pensée, née d'un jogging en bas de chez moi, qui m'a donné envie d'écrire ce texte, au moment précis où je m'apprête, moi, à voyager pour de vrai : dans quelques jours, direction l'Italie du Nord, et visiter un condensé de tout ce que l'Europe a produit de plus convoité en matière de beauté.

Et convoité, c'est peut-être le mot qui doit ouvrir cette réflexion...


Le paradoxe du Parisien

Je suis né à Paris. J'y ai vécu vingt ans. Et il m'a fallu du temps pour réaliser une chose assez étrange : j'ai grandi dans la ville que la plus grande partie de l'humanité rêve de visiter au moins une fois dans sa vie.


Des millions de gens économisent des mois, parfois des années, pour marcher sur des trottoirs que j'empruntais, sans y penser, pour aller acheter du pain.

Notre-Dame, le Louvre, les quais de Seine, la conciergerie, le canal St Martin, les toits en zinc : j'ai vécu dans la carte postale des autres.

Ça change quelque chose à la manière dont on pense le voyage parce que quand on a été, sans le savoir, la destination de rêve de millions d'inconnus, on comprend d'instinct une chose que les philosophes du voyage ont mis des siècles à formuler clairement :

le voyage n'existe pas dans le lieu, il existe dans le regard qu'on porte sur le lieu.

Paris n'a rien de spécial pour l'enfant qui y grandit, c'est juste chez lui. Elle ne devient extraordinaire que dans l'œil de celui qui vient de loin, qui a économisé, qui a rêvé, qui projette sur ces pierres des années de désir accumulé.

Le tourisme de masse, qu'on critique si facilement aujourd'hui (files d'attente interminables, quartiers entiers transformés en parcs à thème, Airbnb qui vide les villes de leurs habitants) n'est au fond que la version industrialisée, standardisée, d'un désir tout à fait légitime : celui de voir de ses propres yeux ce qu'on a longtemps regardé en photo.

Le problème du tourisme contemporain n'est pas le désir de voyager, c 'est qu'il a réussi, à force d'images parfaitement cadrées sur les réseaux sociaux, à nous faire croire qu'on connaît déjà les lieux avant même d'y poser le pied.

On part à Venise pour vérifier que le pont du Rialto ressemble bien à la photo qu'on a vue mille fois et c'est exactement l'inverse de ce que les grands voyageurs, ceux qui ont pensé et écrit le voyage à travers les siècles, nous ont légué comme promesse.


Ce que les poètes nous ont appris

Le premier à avoir posé, avec une clarté troublante, la question du sens du voyage, c'est un poète du seizième siècle, Joachim du Bellay, exilé à Rome et furieusement nostalgique de son Anjou natal.

Son vers le plus célèbre : « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage », est presque toujours cité à moitié, comme un éloge du départ.

Mais le poème entier dit tout autre chose : du Bellay n'est heureux ni à Rome, ni même de voyager. Il rêve de rentrer.

Le bonheur, pour lui, n'est pas dans le mouvement mais dans le retour, dans ce moment où l'on revoit « la douceur angevine ».

Ce qui m'intéresse dans ce texte, c'est qu'il pose déjà, il y a près de cinq cents ans, l'idée que le voyage ne prend son sens complet que rétrospectivement, dans ce qu'il nous permet de retrouver, ou de comprendre, une fois qu'on est revenu.


Trois siècles plus tard, Baudelaire renverse complètement la perspective.

Dans L'Invitation au voyage, il n'est plus question de rentrer chez soi, mais de rêver un ailleurs qui n'existe peut-être nulle part : « Là, tout n'est qu'ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté. » Ce pays-là, avec ses meubles luisants et sa lumière dorée, ce n'est pas un endroit qu'on trouve sur une carte, c'est un état intérieur, une projection amoureuse et poétique, un voyage qu'on fait sans bouger, simplement en le désirant très fort avec quelqu'un qu'on aime.


Rimbaud, lui, va beaucoup plus loin, jusqu'au vertige.

Dans Le Bateau ivre, il imagine un bateau qui a perdu son pilote, plus personne à la barre, plus personne pour choisir la route.

Le bateau ne décide plus de rien : il est emporté par les courants, livré tout entier aux éléments. C'est une image assez brutale de ce que peut être tout ou partie de certains voyages : on n'est pas maître de son parcours, on se laisse absorber, presque submerger, par ce qu'on traverse.

Le tourisme cherche le confort : un itinéraire balisé, un hôtel réservé, l'espoir de ne pas rencontrer de mauvaise surprise.

Mais le voyage, au sens où Rimbaud l'entend, accepte au contraire l'inconfort comme condition même de la découverte. On ne revient pas indemne d'un vrai voyage, on revient un peu déplacé intérieurement, "un peu cabossé", parce qu'on a laissé quelque chose nous dépasser.

Je pense que tout grand voyage porte un peu de cette inquiétude-là parce qu'on ne planifie jamais complètement ce qui va nous marquer.

C'est peut-être ça, finalement, le prix à payer pour voir un peu plus loin que ce que l'on croyait voir.


Montaigne, plus terrien, plus sage aussi, voyait dans le voyage une école d'humilité.

Ce n'est pas un hasard s'il a lui-même vécu son grand voyage en Italie, en 1580 : dix-sept mois à travers la Suisse, l'Allemagne puis l'Italie, dont il a tiré un Journal de voyage où il note, avec la même attention, les bains thermaux, la manière dont on se lave, dont on prie, dont on règle ses différends à table.

Rien ne lui semble trop petit pour être observé.

C'est de cette expérience-là, et de sa rencontre plus ancienne avec des Tupinambas amenés du Brésil à Rouen, qu'il tire l'intuition centrale de son essai Des Cannibales :

« Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. »

La phrase est d'une simplicité déconcertante, mais elle démonte en une ligne des siècles de certitude occidentale.

Ce que les Européens jugeaient sauvage chez ces peuples du Nouveau Monde n'était pas moins civilisé que les mœurs européennes, c'était simplement différent.

Et Montaigne va plus loin encore : il retourne le miroir contre ses propres contemporains, en rappelant que les guerres de religion qui ensanglantent la France de son époque sont autrement plus cruelles que les pratiques qu'on reproche à ces peuples qu'on dit barbares.

C'est ça, je crois, la vraie école d'humilité que procure le voyage : rencontrer d'autres mœurs, d'autres cultures, d'autres façons de manger, de prier, de se marier, et surement pas de collectionner de l'exotisme comme on coche des cases.

C'est apprendre, un peu plus à chaque fois, que nos propres habitudes, celles qu'on croit naturelles, évidentes, universelles, ne sont en réalité que des coutumes parmi d'autres, arbitraires, héritées d'une histoire particulière et non d'une quelconque supériorité.

C'est une leçon qu'on ne cesse jamais complètement d'apprendre, et qui vaut, je crois, largement tous les musées du monde.


Kant, plus tard, pousse cette intuition jusqu'à en faire presque un principe politique.

Dans son texte Vers la paix perpétuelle, il pose l'idée d'un « droit cosmopolitique » : un droit qui appartiendrait à tout être humain simplement du fait d'être humain, au-delà des frontières et des nationalités.

Concrètement, c'est un droit de visite : Partout où j'arrive sur cette terre, j'ai le droit d'être accueilli sans hostilité, d'y être traité en hôte plutôt qu'en ennemi.

Mais il précise aussi une nuance essentielle : c'est un droit de visite, pas un droit de propriété. Je peux séjourner quelque part, m'y sentir presque chez moi le temps d'un passage, mais je n'ai jamais le droit de m'en emparer, de m'y installer en maître.

C'est une façon élégante de dire que la terre entière nous appartient un peu, à tous, sans qu'aucun morceau ne nous appartienne en propre.

Ce que je trouve beau, c'est que Montaigne et Kant, à deux siècles d'écart, arrivent au fond à la même conclusion par des chemins complètement différents.

Montaigne part de l'expérience concrète, du terrain, de la rencontre avec l'autre, pour en tirer une leçon d'humilité.

Kant part de la raison pure, de la théorie politique, pour en tirer un principe universel.

Mais les deux disent, chacun à leur manière, la même chose :

le voyage véritable ne nous rend pas plus sûrs de nous, plus fiers de ce qu'on connaît ou de ce qu'on possède. Il nous rend au contraire un peu plus incertains, un peu plus modestes face à ce qu'on croyait acquis.

Et c'est une bonne nouvelle, parce que cette incertitude-là, loin d'être un défaut, est peut-être la condition même pour continuer à apprendre, encore et encore, du monde qu'on traverse.


Plus près de nous, Nicolas Bouvier a écrit la phrase qui, je crois, résume le mieux tout ce dont je parle depuis le début :

« On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »

C'est exactement la différence entre le touriste et le voyageur.

Le touriste garde le contrôle : il a un programme, des réservations, une liste de choses à voir, et il rentre avec des photos qui confirment ce qu'il savait déjà.

Le voyageur accepte de perdre un peu ce contrôle, de laisser le lieu, la rencontre, l'imprévu, le remodeler un peu.

Bruce Chatwin ira jusqu'à suggérer que ce besoin de partir serait presque inscrit en nous depuis les origines, que la sédentarité serait l'anomalie dans l'histoire humaine, pas l'inverse.


Et puis il y a mon préféré, celui qui referme la boucle avec mon jogging au bord de la Marne : Xavier de Maistre, qui a écrit, au dix-huitième siècle, un Voyage autour de ma chambre :

Un jeune officier, mis aux arrêts à la suite d'une affaire de duel, voyage autour de sa chambre, ironique explorateur des petits riens, mais aussi tendre et pudique chantre des souvenirs qui lèvent au gré de sa pérégrinante rêverie.

Ce sont quarante-deux jours confiné chez lui, qu'il raconte avec tout le sérieux et l'émerveillement d'un explorateur au long cours.

Sa thèse, presque provocatrice, tient en une phrase :

Ce n'est pas la distance qui fait le voyage, c'est l'attention.

On peut traverser le monde entier les yeux fermés, en photographiant tout, en ne regardant rien vraiment. Et on peut, à l'inverse, voyager immensément sans quitter son quartier, simplement en regardant vraiment ce qui change, saison après saison, sur une berge qu'on croit connaître par cœur.


Alors Ce que je pars chercher en Italie cet été...

Dans quelques jours, je pars : Venise, le lac de Côme, la Toscane, Pise, Rome. Un itinéraire qui, sur le papier, ressemble à celui de dix millions d'autres voyageurs cet été.

Ce ne sont pas des lieux secrets, ce sont au contraire les endroits les plus photographiés de la planète, ceux dont on a déjà vu mille fois l'image avant même d'y poser le pied.

En un sens, je vais faire à l'Italie ce que dix millions de gens font chaque année à Paris : venir valider (encore une fois) que le rêve ressemble à la photo.

Mais, alors que j'ai déjà parcouru toutes ces magnifiques étapes du Nord de l'Italie, je pense, en écrivant ce texte, que la vraie question n'est finalement pas où je vais, ce sera : comment je vais regarder.


Est-ce que je vais être le touriste qui coche des cases, ou le voyageur qui accepte, comme le dit Bouvier, de se laisser un peu défaire par ce qu'il traverse ?

Vais je parvenir à trouver, dans les canaux de Venise ou la lumière toscane, la confirmation de ce que j'ai déjà vu en photo et gardé en souvenirs, ou vais je réussir à me faire surprendre ?

Je crois que la meilleure boussole, pour un voyage comme celui-ci, tient dans ce que Montaigne cherchait déjà il y a cinq siècles : se laisser un peu déplacer intérieurement par ce qu'on rencontre.

Dans ce que Xavier de Maistre m'a rappelé sans le savoir sur les bords de Marne : la qualité du voyage ne se mesure pas aux kilomètres parcourus, mais à l'attention qu'on y met.


Je repartirai peut-être de Rome avec, au fond, la même leçon que du Bellay ramenait de son exil : ce n'est pas tant ce qu'on découvre au loin qui compte, mais ce que ça nous permet de mieux voir, une fois rentrés, dans ce qu'on avait sous les yeux depuis toujours : une berge de Marne, une lumière de fin d'après-midi, un quartier qu'on croyait connaître par cœur.


Comptez sur moi pour vous en dire plus tout au long de ce nouveau voyage qui s'annonce.

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