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jour 11, Pachamama, un concept émouvant

Il était tôt quand nous sommes arrivés à l'enclos, à proximité de San Pedro de Quemez.

La lumière rasait le sol, et eux nous regardaient.

Ils étaient là, une trentaine peut-être, immobiles dans les rayons du matin, nous observant arriver avec une certaine curiosité.

La première chose qui frappe avec les lamas, c'est leur laine. Dense, abondante, d'un blanc crème ou d'un brun profond selon les individus. La deuxième chose, ce sont les yeux. Grands, sombres, bordés de cils démesurément longs qui rendraient jalouse n'importe quelle humaine. Ils te regardent tous ensemble avec une fixité curieuse.

Les enfants avaient repéré les petits presque immédiatement. Ils étaient là, dans les jambes des mères, avec leurs pattes encore un peu incertaines et leur laine frisée plus douce que celle des adultes. Un détail suffisait à les distinguer du reste du troupeau : leur façon de rester proches, toujours à portée, comme si la distance maximale tolérable avec leur mère avait été calculée avec précision.

C'est là que nous avons remarqué les décorations.

Chaque lama portait des rubans de couleur tressés dans sa laine, des pompons vifs fixés aux oreilles, rouges, jaunes, oranges.

Ce n'était pas du folklore pour touristes. L'éleveur nous a expliqué simplement, avec les mots qu'il avait et ceux que nous arrivions à comprendre : c'est la fête de la Pachamama. En janvier et février, les familles d'éleveurs de l'altiplano pratiquent le Floramiento, la floraison des lamas. Chaque famille a ses propres couleurs, reconnaissables par toute la communauté. On pare les animaux, un prêtre vient les bénir, on verse du vin sur le sol, on récite des prières. Les lamas ne sont pas décorés parce qu'ils sont beaux. Ils sont décorés parce qu'ils comptent. Parce qu'ils représentent ce que la famille a reçu de la Pachamama, et qu'il faut le lui montrer avec reconnaissance.

Ce rituel existe depuis avant les Incas. Il remonte à la civilisation Tiwanaku, qui régnait sur ces plateaux il y a plus de mille ans. Il a survécu à la conquête espagnole, à l'évangélisation forcée, aux siècles de colonisation qui ont effacé tant d'autres choses. Aujourd'hui encore, au milieu de nulle part, à 4 500 mètres d'altitude, un homme décore ses lamas avec les couleurs de sa famille pour remercier la terre de lui avoir donné ce troupeau.

Certaines choses résistent parce qu'elles sont vraies.


La Pachamama, dans la cosmologie andine, n'est pas une idée. Ce n'est pas un concept philosophique réservé aux chamans et aux universitaires. C'est une présence concrète, quotidienne, que chaque geste reconnaît ou ignore. Pachamama vient de deux mots : pacha, qui signifie en quechua et en aymara la terre, le monde, le temps, l'univers, et mama, la mère. La Terre-Mère. Celle qui donne le sol, l'eau, les animaux, les récoltes. Celle qui peut reprendre si on ne lui rend pas ce qu'on lui doit.

Dans cette vision du monde, l'être humain n'est pas au sommet de quoi que ce soit. Il est une partie du tout, ni plus ni moins importante qu'un lama, qu'une vigogne, qu'un flamant rose sur un lac rouge.

L'Ayni, la réciprocité, est la loi fondamentale : tu reçois, tu donnes. Tu prends à la terre, tu lui rends. Si l'équilibre se rompt, les conséquences arrivent. Pas comme une punition divine venue d'en haut, mais comme la conséquence naturelle d'un système dont tu as brisé le fonctionnement.

C'est une idée qui n'a l'air de rien, et qui change tout.

Nous vivons dans des sociétés qui ont décidé depuis plusieurs siècles que la nature était une ressource à disposition, un décor exploitable, un problème à résoudre ou une contrainte à contourner.

La Pachamama propose exactement l'inverse : c'est nous qui sommes à sa disposition. C'est nous qui devons nous adapter à elle, la remercier, lui demander la permission. La Bolivie est d'ailleurs le premier pays au monde à avoir inscrit dans sa constitution, en 2011, que la nature a des droits équivalents à ceux des êtres humains. Pas une métaphore. Du droit positif. La Pachamama a des droits légaux.

Ce matin, sans l'avoir cherché, nous avions vécu tout ça de l'intérieur.


CE QUE CE MOMENT LEUR A APPRIS — LIENS AVEC LE PROGRAMME CYCLE 3

Géographie (6ème — Habiter la Terre) La relation entre une communauté humaine et son territoire naturel. Comment les éleveurs de l'altiplano organisent leur vie en fonction des ressources offertes par la Pachamama. Notion d'espace contraint et d'adaptation humaine. La Bolivie comme exemple d'un pays qui a inscrit les droits de la nature dans sa constitution en 2011.

Sciences de la Vie et de la Terre (cycle 3) Le lien entre la saison des pluies (janvier-février) et la reproduction du bétail. Pourquoi le Floramiento a lieu à cette période précise du calendrier agricole. Les comportements animaux observés : lien mère-petit, instinct de protection, communication dans le troupeau.

Esprit critique & EMC Peut-on comparer la vision occidentale de la nature (ressource exploitable) avec la vision andine (sujet de droits) ? Qu'est-ce que ça changerait en France si la nature avait des droits légaux ? Le syncrétisme : comment une croyance millénaire a survécu à 500 ans de colonisation en se mêlant au catholicisme.


 
 
 

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