Jour 9 - arriver en Bolivie, & découvrir Les Lagunes colorées
- Sylvain ARKI
- 2 mars
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 5 mars
Je n'avais pas prévu d'écrire sur la Pachamama aujourd'hui, et pourtant, elle m'a inspiré.
La journée commence par deux heures trente d'attente à la frontière, dans un no man's land poussiéreux entre le Chili et la Bolivie, sous un soleil qui tape fort à 4 000 mètres et un vent qui rappelle que l'altitude n'est pas un décor, deux heures trente à regarder des formulaires, des tampons, des files qui avancent lentement.
Puis d'un coup, plus de bitume. La route s'arrête nette. À partir d'ici, c'est la piste. C'est la Bolivie profonde.
Le 4x4 commence à secouer. Les enfants, à l'arrière, n'ont plus grand chose à dire.
Pendant des heures, le paysage change toutes les demi-heures avec une générosité sans limite.
La première vision de Bolivie après la frontière : deux lacs côte à côte, séparés par un mince isthme de sable blanc, qui n'auraient pas dû exister l'un à côté de l'autre tant ils sont différents et extravagants dans leur originalité.
La Laguna Blanca d'abord, laiteuse, opaque, qui reflétait ce matin les volcans qui l'entourent avec une précision de miroir. Chaque sommet enneigé doublé dans l'eau blanche, immobile, dans un silence qui donnait l'impression que le monde avait décidé de se regarder.

Puis la Laguna Verde juste à côté, turquoise profond tirant vers l'émeraude selon la force du vent, toxique et magnifique, chargée d'arsenic et de cuivre qui lui volent cette couleur improbable.
Deux lacs, deux chimies, deux couleurs opposées, deux humeurs.
La Pachamama ne fait pas dans la sobriété.
Ensuite, le désert de Dalí et ses ocres, ses rochers aux formes impossibles sculptés par un vent qui n'a jamais rien eu de mieux à faire.
Puis les geysers de Sol de Mañana qui crachent leur vapeur bouillante dans l'air glacé à 4.850 mètres, avec une odeur de soufre qui s'installe dans les vêtements et la mémoire.
La Laguna Colorada, rouge sang, incompréhensible, avec ses îles blanches de borax et son bruit d'ailes quand des centaines de flamants décollent d'un coup.
L'Arbre de Pierre, seul dans le vent, qui tient debout depuis des siècles sans que personne ne lui ait demandé comment il faisait.
Chaque site était plus beau que le précédent. Hier, j'avais écrit que j'avais vu les plus beaux paysages de ma vie. Aujourd'hui, tout le monde s'en est moqué gentiment, parce que c'était faux, parce que c'était encore plus beau, parce que le superlatif ne tient pas ici.
Aujourd'hui, je l'ai reconnue.
Ce qui m'a frappé d'abord, c'est la rareté de notre présence dans tout ça. Les quelques autres voyageurs croisés dans la journée se comptaient sur les doigts d'une main. Nous étions presque seuls devant des paysages infini. Cette solitude ressemblait à un très grand privilège... qui se mérite.
Parce que, soyons honnete, pour être là où nous étions aujourd'hui, il faut accepter un long voyage, puis la frontière d'une excessive bureaucratie, la piste qui secoue, l'altitude qui pose une chape de plomb sur la tête : Nous avons tous ressenti le mal de l'altitude aujourd'hui, assez pour que le corps rappelle en permanence qu'il n'est pas chez lui, qu'il tolère la situation sans l'approuver.
Des vigognes, en pleine liberté, qui traversaient la piste sans nous regarder, comme si notre présence dans leur territoire relevait d'une tolérance provisoire. À un moment, j'ai vu un couple qui s'accouplait dans l'indifférence totale du monde autour d'eux. Un peu plus loin, une mère allaitait son petit, debout, exposée à tout.
Et les flamants. Des centaines de flamants roses sur la Laguna Colorada, plus que nous n'en verrons peut-être jamais en une seule fois. Ce rose inattendu dans ce paysage rouge et blanc, à presque 4 500 mètres d'altitude, n'a été conçu par personne. Il s'est juste produit, sur des millions d'années, par une série d'ajustements que nous n'aurions pas eu l'audace d'imaginer.
Alors c'est ça, la Pachamama.
Ce que les enfants en retiennent
La journée a été physiquement dure pour eux. Le 4x4 qui secoue pendant des heures sur des pistes défoncées, ça fatigue d'une façon différente de la marche. Le corps travaille en permanence pour rester équilibré sans le décider. Et l'altitude ajoutait à ça une lassitude diffuse, ce sentiment d'avoir fourni un effort qu'on n'a pas vraiment fourni.
Les grands paysages, ils les ont regardés, mais ce qui les a vraiment allumés, ce sont les animaux. La vigogne qui les fixait de ses grands yeux sans ciller. Les flamants qui décollaient en nuage rose avec ce bruit d'ailes qu'on n'oublie pas. La mère et son petit. Ces moments-là, ils n'avaient plus besoin qu'on leur explique quoi que ce soit. Ils regardaient, simplement, avec cette capacité des enfants à être entièrement dans ce qu'ils voient.
Il y a eu aussi des silences. Des longs silences que la route et les paysages imposaient, et que les enfants n'avaient nulle part où mettre. Ces silences-là sont inconfortables quand on a dix ans, parce qu'ils forcent à la réflexion sans en avoir encore tout à fait les mots.
Alors il y a eu des lamentations, souvent, des fous rires, beaucoup qui surgissaient de nulle part, des moments de rare hilarité.
C'est la meilleure réponse qu'un enfant puisse donner à la Pachamama : ne pas chercher à comprendre, et rire quand même.
Et la Pachamama, elle, n'en demandait pas plus.




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