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Jour 12 - Salar de uYuni, le bout du monde était blanc

Il y a des journées de voyage qui justifient tout. La valise défaite à minuit, le réveil à 5h, la douche froide, le 4x4 qui cahotait sur des pistes qui ne méritaient pas ce nom.

Nous avons atteint ce matin le point d'orgue de ce voyage, et peut-être, osons le dire, l'un des paysages les plus irréels que nous ayons jamais vus.

Le Salar d'Uyuni. 10 582 km² de sel. Un désert blanc à perte de vue, dont le sol forme des écailles hexagonales parfaites comme une carapace de tortue géante posée à 3 656 mètres d'altitude.

On s'y avance et on ne comprend plus très bien ce que font nos yeux. Il n'y a pas de perspective, pas de repère. Le blanc est partout, en dessous comme au-dessus, et l'horizon finit par disparaître. Pour des Parisiens habitués à naviguer entre les murs d'Haussmann, l'effet est proprement dévastateur.


L'île qui n'aurait pas dû exister

Au milieu de cette immensité surgit quelque chose d'encore plus improbable : une île. L'Isla Incahuasi — "la maison de l'Inca" en quechua — est un îlot rocheux qui s'élève comme un mirage au cœur du salar.

Mais ce qui stupéfie, c'est ce dont elle est faite : du corail. Du vrai corail fossile, celui des fonds marins, incrusté dans la roche volcanique.

Il y a environ 14 000 ans, toute cette région était recouverte par le lac Minchin, un lac préhistorique géant. En s'asséchant progressivement, il a laissé derrière lui ce désert de sel — et cette île, ancien sommet de volcan qui était alors une péninsule au-dessus des eaux. Les coraux qui tapissent aujourd'hui ses flancs témoignent de l'époque où des organismes marins vivaient ici, à l'endroit même où nous marchons.

Sur ses pentes poussent des centaines de cactus candélabres (Echinopsis atacamensis), certains atteignant douze mètres de haut. Ils poussent à raison d'un centimètre par an. Les plus grands ont donc... 1 200 ans. Ils étaient déjà là avant Christophe Colomb, avant les conquistadors, avant tout.


Le déjeuner le plus improbable du monde

À midi, notre guide a arrêté le 4x4 quelque part sur le salar. "Quelque part" est d'ailleurs un euphémisme : nous étions au milieu de rien, dans toutes les directions. Pas un arbre. Pas une roche. Pas une couleur autre que le blanc du sol et le bleu du ciel, si purs qu'ils semblaient numérisés.

Nous avons déjeuné là.

Pas d'odeur. Pas de bruit — le silence absolu, celui qui fait bourdonner les oreilles. Rien à regarder, et pourtant impossible de regarder ailleurs. La table la plus minimale qu'on ait jamais dressée, dans le décor le plus radical qu'on ait jamais traversé. Il y a quelque chose de profondément grisant à manger une salade pates et du poulet sur un tabouret au centre du plus grand désert de sel du monde.


Les Aguas : quand le salar devient miroir

L'après-midi nous a réservé l'une des expériences visuelles les plus déconcertantes du séjour.

En saison des pluies — et nous y sommes — une fine pellicule d'eau recouvre par endroits la surface du salar. Quelques centimètres suffisent pour transformer le sol en miroir parfait.

Les Aguas : c'est ainsi qu'on appelle ces zones où l'eau et le sel fusionnent pour créer un reflet si net que le ciel se retrouve sous nos pieds. Les nuages flottent en dessous. On marche sur le bleu. On ne sait plus si on est debout ou suspendu. Les photos que nous avons faites ce jour-là sont les plus étranges que nous ayons jamais rapportées d'un voyage — et on en a fait quelques-unes.

Les enfants ont passé une heure à courir dessus en riant, envoyant des gerbes d'eau argentée à chaque pas. Après toute cette rigueur andine, ils avaient bien mérité cette récréation cosmique.


L'hôtel de sel

Le soir, nous dormons dans un hôtel de sel. Murs de sel. Sol de sel. Tables de sel. Lits avec matelas posés sur des blocs de sel. L'architecture est celle d'une grotte blanche et douce, et la lumière s'y dépose avec une douceur inattendue. Dehors, le coucher de soleil a embrasé le salar de rose et d'orange et pendant vingt minutes, nous avons regardé le ciel brûler face à nous.


12 jours. Des géysers à 5 000 mètres. Des lagunes rouges et vertes. Des lamas décorés. Des nuits à -10°C dans des refuges sans chauffage. Une cuisine à base de quinoa dans toutes ses déclinaisons possibles. Des dos meurtris par des pistes impraticables.

Mais ce soir, tout le monde est silencieux et souriant dans cet hôtel improbable.

C'est exactement ça qu'on était venus chercher.

 
 
 

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