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kanazawa
16 & 17 juillet

Le Japon qu'on est venu chercher

Le train

un conducteur, sa casquette et beaucoup de fierté

Avant même d'arriver à Kanazawa, le voyage lui-même a constitué une expérience à part entière.

Au Japon, on se déplace en train : c'est une évidence qu'on connaît avant de partir, mais qu'on ne mesure vraiment qu'une fois dans le réseau.

Et ce réseau réserve ses propres surprises : les rames ne se ressemblent pas toutes. Certaines proposent des compartiments privatifs, d'autres des sièges pivotants dont le dossier bascule d'un côté ou de l'autre pour permettre aux voyageurs de se faire face. On choisit son orientation, on s'installe, on regarde le paysage défiler avec la ponctualité absolue qui caractérise ces lignes. C'est un art de vivre en soi.

Ce jour-là, à bord du train pour Kanazawa, quelque chose s'est passé qu'on n'attendait pas. Le conducteur — uniforme impeccable, casquette réglementaire, visage concentré — a remarqué les enfants.

Sans qu'on lui demande rien, il a mis sa casquette sur a tête de chacun de nos enfants pour qu'ils se prennent en photo avec.

Un peu timides, voir stupéfaits, ils ont accepté, et ils étaient fiers comme des chefs.

Cet homme à l'air presque grave qui se fend soudain d'un geste d'une générosité tranquille : c'est une image du Japon qu'on n'avait pas anticipée, et qui dit peut-être plus sur ce pays que bien des guides touristiques : une rigueur de surface qui contient, sans la montrer, une vraie chaleur humaine.

On avait passé une semaine à Tokyo, ville-monde, ville-palimpseste, ville qui déborde.

En arrivant à Kanazawa, ce qu'on ressentait avant tout, c'était de l'impatience. L'impatience de voir une autre facette du pays, celle des jardins, des temples, du bois ancien et du temps long.

Le centre-ville de Kanazawa ne dissipe pas tout à fait cette attente, mais il la reporte.

Il ressemble à ce qu'on a déjà vu dans d'autres villes japonaises : cette façon qu'ont les Japonais de concevoir l'espace urbain, où le fonctionnel côtoie l'arbitraire, où les bâtiments des années 1970 et 1990 occupent tranquillement la rue sans chercher à s'harmoniser avec quoi que ce soit.

 

Entre les grandes périodes historiques et le présent récent, il semble y avoir un vide, comme si tout ce qui avait été construit dans l'intervalle n'avait pas survécu, remplacé au fil du temps par du moderne sans mémoire, ne laissant debout que les traces les plus anciennes et les plus récentes, sans le milieu.

Mais au cœur de cette ville ordinaire se trouve Kenroku-en. Et Kenroku-en change tout.

enfin le japon traditionnel

Kenroku-en : la sérénité enfin

C'est l'un des trois plus beaux jardins du Japon, dit-on — et pour une fois, la réputation est à la hauteur.

 

Kenroku-en signifie littéralement « le jardin aux six qualités » : espace et recueillement, artificiel et naturel, vues lointaines et détails intimes.

 

Les allées sont parfaitement entretenues, les pins sont taillés avec une précision qui relève davantage de la sculpture que du jardinage, les étangs reflètent le ciel et les frondaisons avec une clarté qui fait douter qu'ils soient naturels.

 

Et pourtant, l'ensemble respire : Après Tokyo et son excès sensoriel, après le métro silencieux et les panneaux publicitaires qui hurlent, Kenroku-en offre ce que la ville n'avait pas donné : la sérénité.

Le quartier Nagamachi est une autre expérience du temps.

Les rues pavées, les murs de terre ocre, les façades en bois sombre des anciennes résidences de samouraïs ; tout semble figé dans une époque que l'on ne saurait dater précisément mais qui appartient clairement à un autre monde.

Ce qui frappe, c'est la matière même : le bois, partout, vieux sans être délabré, usé sans être abîmé.

Ces constructions ont traversé les siècles avec une dignité tranquille, entretenues avec le même soin silencieux qu'on retrouve dans tout ce que les Japonais choisissent de préserver.

Et c'est là que le paradoxe évoqué à Tokyo se répète, plus clairement encore : il semble exister au Japon deux régimes du temps :

- D'un côté, ce qui mérite d'être conservé — les jardins, les quartiers historiques, les sanctuaires — est préservé avec un soin extrême, comme si le temps n'avait pas de prise sur eux.

- De l'autre, tout ce qui est apparu entre cette époque et le présent récent a disparu, remplacé sans nostalgie par du fonctionnel contemporain.

le quartier des samouraïs 

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l'hotel,

délicat, camouflé derrière une façade moche

En arrivant devant notre hôtel — un immeuble qui semblait dater de la fin des années 1980, façade austère, rien pour donner envie — on a eu un moment de doute.

On avait tort.

 

L'intérieur était d'une élégance sobre et réfléchie, dans ce style qu'on appelle aujourd'hui japandi — ce mariage du minimalisme japonais et de la sensibilité scandinave, bois clair, lignes épurées, lumière douce, matières naturelles.

 

Le service était attentionné sans être intrusif, discret sans être froid.

C'est une leçon que Tokyo nous avait déjà donnée et que Kanazawa confirmait : au Japon, l'apparence extérieure d'un lieu dit rarement ce qu'on trouvera à l'intérieur.

 

Il faut désapprendre à juger sur façade.

Le marché d'Omicho est une curiosité en soi.

Imaginez un centre commercial : propre, bien organisé, avec ses allées et ses enseignes, mais entièrement consacré aux poissons et aux fruits de mer.

Des étals qui n'exposent que de la mer, sous toutes ses formes, dans toutes ses couleurs. C'est à la fois familier dans sa forme et complètement dépaysant dans son contenu. On y déambule comme dans un aquarium comestible.

 

Le quartier Higashi Chaya, lui, appartient à l'ère des maisons de thé et des geishas : ruelles étroites, boiseries sombres, atmosphère feutrée.

C'est là qu'on a goûté aux glaces à la feuille d'or : La curiosité était à son paroxysme : de l'or véritable, appliqué sur une glace, qu'est-ce que ça donne ?

La réponse est décevante sur le plan gustatif : la feuille d'or n'a pas de goût, ou si peu. Mais elle brille, elle scintille, elle colle légèrement sur les lèvres, et c'est déjà quelque chose.

Les enfants, eux, avaient une préoccupation plus urgente et plus scatologique :

 

"Est-ce qu'ils y aura des paillettes quand on fera caca ?"

La question a égayé le reste de l'après-midi, la réponse n'a pas tardé a arriver.

Omicho

Higashi Chaya

les geishas, le marché, l'or et les questions pailletées

le musée d'art

contemporain
la lumiere et la piscine

L'univers manga imprègne Tokyo de manière si diffuse et si totale qu'on finit par ne plus savoir si c'est la ville qui a produit cette culture ou si c'est cette culture qui a fabriqué la ville.

Des boutiques dédiées à chaque franchise imaginable occupent des immeubles entiers : Akihabara en est l'épicentre, avec ses étages thématiques consacrés successivement aux bornes d'arcade, aux jeux de combat, aux machines à pince, aux photomatons équipés d'accessoires de maquillage et de déguisements.

C'était une torture douce pour les enfants que de passer devant chaque vitrine sans pouvoir tout acheter.

Godzilla a eu droit à son propre pèlerinage. L'hôtel dédié à son univers, le café attenant, la statue en surplomb d'un immeuble de Shinjuku — tout a été vécu avec le sérieux qu'on réserve aux choses importantes.

Les cafés à thème ont occupé une place à part dans ce voyage.

On a trouvé des établissements où un barista réalise sur la mousse de votre latte un portrait de votre choix : personnage de manga ou photo qu'on lui soumet sur son téléphone.

On a évidemment montré nos chats. Le résultat était saisissant de précision.

Ces mêmes chats, d'ailleurs, ont eu droit à leur déclinaison en bar à félins, où l'on peut passer une heure en leur compagnie contre une consommation.

Le succès a été immédiat et prévisible (on a deux chats à la maison, et l'attirance était irrépressible).

On a en revanche choisi avec soin l'établissement, et décidé par la suite d'éviter tous les bars à animaux plus exotiques : capybaras, micro-pigs, et autres. La question de ce que ces lieux font de leurs pensionnaires quand ils ne sont plus assez attrayants ou assez en forme méritait d'être posée, même en vacances.

Dans la rue, les week-ends apportaient un spectacle différent et gratuit : des jeunes, et des moins jeunes, en kimono ou en yukata, des adolescentes en tenue cosplay, d'autres arborant le style lolita japonais dans sa version la plus appliquée : froufrous, dentelles, souliers vernis et ombrelles en dentelle blanche. Ce n'était pas de la performance touristique. C'était leur façon d'être dans la ville, un samedi.

Curieusement, dans ces mêmes rues, aucun animal errant. Aucune poubelle. Et une circulation automobile d'une fluidité presque irréelle pour une ville de cette taille.

 

Tout se tient, à Tokyo. Tout obéit à une discipline collective invisible, intériorisée, jamais imposée à voix haute.

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