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koyasan
23 juillet

Les cerfs, les géants et les lampes

le cimetière okunoin

Koyasan ne se laisse pas atteindre facilement. C'est peut-être voulu.

Pour y accéder, il faut enchaîner les trains, prendre un bus, puis un funiculaire qui grimpe à flanc de montagne, et enfin tirer ses valises sur les derniers mètres jusqu'au temple qui nous héberge pour la nuit.

C'est une succession de correspondances, de quais, de montées et de descentes, on n'y arrive pas par hasard ni par commodité.

Le cimetière Okunoin : deux cent mille tombes dans une forêt de cèdres

Fondée en 816 par le moine Kukai (vénéré sous le nom de Kobo Daishi, figure centrale du bouddhisme Shingon au Japon) Koyasan est depuis douze siècles le centre spirituel de cette tradition.

Au cœur de ce lieu sacré se trouve Okunoin, le plus grand cimetière du Japon.

Deux cent mille tombes dans une forêt de cèdres millénaires. La phrase mérite d'être lue lentement.

On y entre par une allée bordée d'arbres dont les troncs montent droit vers un ciel qu'on ne voit plus. La lumière filtre à peine. Les pierres tombales, de toutes tailles, de toutes époques, sont recouvertes d'une mousse épaisse et veloutée qui efface les angles et adoucit les formes, comme si la forêt reprenait doucement possession de ce qu'on lui avait confié.

Des samouraïs, des moines, des seigneurs féodaux, des empereurs, des grandes familles marchandes : tous reposent ici, côte à côte, dans cette égalité silencieuse que seule la mort sait vraiment imposer.

Ce qui se dégage de cet endroit, c'est une sérénité d'une nature particulière d'une présence douce et du temps long.

La nature ici est entretenue avec un soin invisible : tout semble parfaitement naturel, rien n'a l'air jardiné, et pourtant rien n'est laissé à l'abandon.

C'est un équilibre que les Japonais maîtrisent mieux que quiconque : la maîtrise et l'apparence du spontané.

Un seul détail vient troubler la méditation : les moustiques. Ils sont là, discrets mais constants, et ils rappellent avec une démocratie certaine que même dans les lieux les plus sacrés, la nature a ses propres règles.

En redescendant vers la ville de Koyasan, on a déambulé entre les temples du complexe Danjo Garan, la pagode Daito rouge vermillon qui domine l'ensemble, les jardins de gravier soigneusement ratissés, les petits ponts laqués de rouge qui enjambent les ruisseaux dans le plus pur style de l'architecture japonaise classique.

 

Ces ponts-là, on les avait vus en image mille fois.

Les voir en vrai, dans leur contexte, entourés de verdure et de silence, c'est une de ces confirmations heureuses que le voyage réserve parfois.

Sur l'un des chemins, on a croisé un groupe d'étudiantes japonaises en sortie scolaire : uniformes gris impeccables, cheveux soigneusement attachés ou plaqués, chaussures identiques.

Elles avançaient en groupe, sérieuses et amusées à la fois de se retrouver ensemble dans ce lieu.

Pas de garçons. Pas de mélange. Une rigueur collective portée naturellement, sans raideur apparente.

les ponts rouges 

La nuit au temple :
le festin du moine

Vincent avait prévenu, avec l'autorité de celui qui y était déjà allé : pas de réseau, une nourriture sommaire, prière et silence de rigueur. Les enfants avaient été briefés en conséquence. On s'était préparés mentalement à une nuit d'austérité vertueuse.

L'accueil au shukubo,  ces temples qui hébergent les pèlerins depuis des siècles, était monastique, oui : sobre, attentionné, sans effusion.

Mais la chambre était spacieuse, bien équipée, et dotée d'une baignoire en métal noir face à une grande baie vitrée qui ouvrait directement sur la forêt.

Le genre de vue qu'on ne trouve normalement que dans les hôtels de luxe, et qu'on trouvait ici dans un temple bouddhiste, au bout d'une journée de transport et de marche.

 

On s'est glissés dans l'eau chaude en regardant les cèdres dans l'obscurité grandissante. C'était, simplement, parfait.

Puis est venu le repas : Un moine nous a précédés jusqu'à une salle réservée pour nous seuls.

Il a ouvert les portes en papier coulissantes et derrière ces portes, une grande table couverte d'une dizaine d'assiettes de mets différents nous attendait.

Des couleurs, des textures, des températures mêlées : du chaud, du froid, des saveurs douces et précises, jamais puissantes ni heurtées, dans cet équilibre constant que la cuisine japonaise semble porter dans ses gènes. Un festin véritable.

On s'est regardés. On a regardé Vincent. On s'est bien moqué de lui.

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