

NARA
22 juillet
Les cerfs, les géants et les lampes
les cerfs
Nara surprend dès l'arrivée par une évidence qu'on n'avait pourtant pas anticipée dans toute sa réalité : des cerfs.
Partout, sur les trottoirs, dans les allées du parc, devant les boutiques, au pied des sanctuaires. Libres, circulant parmi les visiteurs avec la désinvolture de citadins qui connaissent leur quartier par cœur.
Leur présence ici n'est pas le fruit d'un caprice touristique, elle remonte au VIIIe siècle, lorsque la ville de Nara fut fondée comme première capitale permanente du Japon.
Selon la légende shinto, le dieu Takemikazuchi serait arrivé sur le mont Mikasa monté sur un cerf blanc, et depuis ce jour, les cerfs de Nara sont considérés comme des messagers divins, des shika sacrés placés sous la protection des dieux.
Pendant des siècles, tuer un cerf de Nara était un crime passible de mort.
Aujourd'hui, ils sont officiellement désignés trésors naturels nationaux et ils se promènent donc en toute liberté depuis treize siècles, et ils le savent.
Ce qu'on ne mesure pas tout de suite, c'est leur caractère.
Ces cerfs sont beaux — vraiment beaux, avec leur pelage fauve et leurs grands yeux calmes, ils ressemblent trait pour trait aux peluches qu'on trouve dans les boutiques du parc.
Mais ils ont compris, au fil des générations, l'économie du tourisme.
D'ailleurs, des vendeurs proposent partout des shika senbei : des crackers de son spécialement conçus pour eux ; et les cerfs savent exactement ce que ça signifie quand un visiteur en achète.
Notre fille en tenait un paquet à la main ; Un cerf l'a repérée, puis deux, puis trois. En quelques secondes, elle se retrouvait à courir dans l'allée, crackers brandis, avec un cerf dans le dos qui n'avait aucunement l'intention de la laisser partir. Elle riait jaune et cherchait par tout moyen une échappatoire qu'elle ne trouvait pas.
Les cerfs ne sont pas agressifs, mais ils ont une taille qui en impose, surtout pour un enfant, et en nombre ils deviennent une présence difficile à ignorer.
On a beaucoup ri.
Ce qui est peut-être encore plus saisissant que leur insistance, c'est ce que certains ont appris à faire pour l'exprimer : baisser la tête. Un salut japonais parfait, courbette comprise, répété patiemment jusqu'à obtenir satisfaction. Ce geste, appris par imitation des humains qui s'inclinent devant eux, est d'une drôlerie absolue et d'une intelligence qui désarçonne. On ne sait plus très bien, face à un cerf qui vous salue avec dignité en attendant son cracker, si c'est lui qui s'est japonisé ou si c'est le Japon qui s'est cerf-isé.
Le temple Todai-ji abrite le plus grand édifice en bois du monde, ce qui est déjà une affirmation qui mérite qu'on s'arrête.
Et à l'intérieur de ce bâtiment colossal trône le Daibutsu : le Grand Bouddha de Nara, une statue en bronze de quinze mètres de hauteur fondue au VIIIe siècle, dont la seule main est plus grande qu'un homme debout.
Ce qui frappe, ce n'est pas seulement la taille, c'est le calme que dégage cette figure immense, assise dans sa lumière dorée et tamisée, entourée du bourdonnement discret des visiteurs qui lèvent la tête sans toujours trouver les mots.
Il y a quelque chose de particulièrement japonais dans cette façon de loger le colossal dans le sobre, pas de mise en scène dramatique, pas d'éclairage spectaculaire, juste la présence brute d'une œuvre qui a traversé treize siècles sans chercher à s'expliquer.
Le Grand Bouddha
Kasuga Taisha
À quelques minutes du Todai-ji, le sanctuaire Kasuga Taisha offre une expérience de nature différente.
Fondé au VIIIe siècle par le clan Fujiwara pour protéger la nouvelle capitale, il est bordé d'une allée de plus de trois mille lanternes de pierre et de bronze, offertes au fil des siècles par des fidèles, des familles, des seigneurs.
Deux fois par an, toutes ces lanternes sont allumées simultanément et le sanctuaire disparaît dans une forêt de lumières.
Nara est une journée. Une seule, et c'est suffisant pour comprendre que ce pays sait loger le sacré dans l'ordinaire — dans un cerf qui se balade sur un trottoir, dans une statue qu'on visite entre deux crackers, dans des lanternes qui attendent patiemment qu'on leur rende visite.










