

tokyo
le dernier jour
Godzilla
le shopping
La journée a commencé par ce que les fins de voyage commandent : les cadeaux.
Souvenirs pour la famille, pour les amis, pour ceux qu'on avait promis de ne pas oublier. On a dépensé les dernières pièces, vidé les Suica cards — ces cartes de transport qui servent aussi à payer dans les supermarchés, les distributeurs, les petites boutiques — jusqu'au dernier yen.
Les immeubles entiers dédiés aux jeux vidéo et aux machines à pince ont capturé les enfants pour un dernier tour.
Le déjeuner s'est pris dans un mall qui avait résolu à sa façon le problème de la restauration collective : plusieurs restaurants partageaient le même espace sans cloisons, chacun proposant sa spécialité, chacun avec sa décoration propre qui évoluait sans rupture brutale d'une table à l'autre.
On pouvait déjeuner d'un côté d'une table dans un restaurant de ramen et, à deux mètres, être déjà dans l'ambiance d'un izakaya. On a choisi autant pour le menu que pour la décoration
L'après-midi appartenait à Godzilla.
On est montés prendre un café dans la tour de l'hôtel qui lui est dédié : en étage, derrière une terrasse vitrée fermée, d'où la tête du monstre en grandeur nature surgit au-dessus de la rue dans une démesure joyeuse.
On a fait le shopping thématique avec la rigueur que la chose exigeait. Et puis on nous avait dit que le soir, toutes les heures, Godzilla crachait du feu et projetait de la lumière sur la façade.
On est restés. On a attendu au pied de la tour. L'heure a sonné. La musique a retenti. Le hurlement caractéristique du monstre a envahi la rue depuis les haut-parleurs.
Et puis rien. Pas de feu. Pas de lumière. L'équipement était en panne.
Les enfants ont voulu attendre le prochain tour, au cas où. On a attendu. Même résultat. La déception était réelle, sincère, et finalement assez drôle — parce qu'il y a quelque chose de très humain dans l'attente d'un monstre géant qui ne se manifeste pas.
Dans la rue, les haut-parleurs diffusaient autre chose aussi — des messages en japonais dont l'application de traduction a révélé la teneur : des avertissements officiels à destination des touristes, les mettant en garde contre les arnaques pratiquées par certains commerçants et restaurateurs. Une précaution de bon aloi, administrée avec le sérieux bureaucratique qu'on commence à reconnaître comme une signature nationale.
De jour, la vue était exceptionnelle. De nuit, elle était fantastique — cette accumulation de lumières qui s'étend à perte de vue, sans bord apparent, comme si la ville ne finissait pas vraiment. On n'avait pas envie de tirer les rideaux.
On ne voulait pas s'endormir.
Les souvenirs remontaient par vagues — les cerfs de Nara qui s'inclinaient, les kimonos des enfants au Shimogamo, la baignoire noire face à la forêt de Koyasan, le festin du moine, les rizières d'un vert presque irréel à Shirakawa-go, le pilote du train qui prêtait sa casquette, la piscine où tout le monde était habillé. Vingt-deux jours, huit villes, mille quarante-trois photos.
On était déjà mélancoliques. Et on se promettait, avec la conviction de ceux qui savent qu'ils tiennent une vraie promesse, de revenir.
Le Japon est une des meilleures destinations qui soit pour voyager en famille. Pas parce qu'il est facile — il ne l'est pas toujours. Pas parce qu'il ressemble à ce qu'on imaginait — il y ressemble et il n'y ressemble pas, dans des proportions qui changent selon les jours. Mais parce qu'il laisse quelque chose de précis et de durable : la sensation d'avoir traversé un pays qui a ses propres règles, sa propre logique, sa propre façon d'être au monde — et d'avoir compris, en trois semaines, que cette compréhension n'était qu'un début.












