

pourquoi le japon
ce pays qu'on croit connaitre
Il y a des destinations qu'on choisit parce qu'elles nous sont étrangères. Et il y en a d'autres qu'on choisit parce qu'elles nous habitent déjà, sans qu'on sache vraiment depuis quand ni comment.
Le Japon, pour nous, c'était la deuxième catégorie.
Avant d'y poser le pied, on l'avait déjà traversé des dizaines de fois : par les dessins animés de notre enfance, par les mangas qui ont accompagné notre adolescence, par les films, les objets, les restaurants, les expositions.
La France entretient avec le Japon une relation culturelle d'une intensité rare entre deux pays aussi éloignés géographiquement. Le japonisme a nourri les impressionnistes au XIXe siècle ; aujourd'hui, le manga est la bande dessinée la plus lue en France après la BD franco-belge, les restos de ramen ont colonisé nos grandes villes. Les concepts de wabi-sabi, de ikigai, de kintsugi circulent dans nos conversations comme s'ils avaient toujours été là.
On avait donc, avant de partir, une image construite, nourrie par des années de culture interposée.
Et c'est peut-être pour ça que le Japon nous attirait autant, et nous intimidait un peu aussi.
Quand on a une image aussi forte d'un pays, le voyage devient une confrontation. On va vérifier. On va chercher la faille ou la confirmation.
On va se demander si la réalité est à la hauteur de ce qu'on s'était raconté.
Vincent y est déjà allé, pas nous...
Dans notre famille, le Japon n'était pas une terra incognita pour tout le monde.
Vincent y était allé de nombreuses fois. Il connaissait Tokyo, ses quartiers, ses rythmes, ses paradoxes. Il avait des amis là-bas, dans le monde de la bande dessinée et du manga ; ce milieu qui tisse depuis des décennies des liens étroits entre la création française et japonaise. Pour lui, ce voyage était un retour, une façon de partager quelque chose qu'il aimait avec ceux qui comptaient le plus.
Pour moi et pour les enfants, c'était autre chose : une première fois. Et les premières fois au Japon, on l'apprend très vite, ne ressemblent à rien d'autre.
Les enfants avaient onze ans. L'âge où l'on est déjà grand pour comprendre et encore assez petit pour s'émerveiller sans retenue. L'âge où Godzilla et les chats porte-bonheur cohabitent sans contradiction avec les temples bouddhistes et les cérémonies shinto ; L'âge, surtout, où les voyages s'impriment profondément — pas comme des souvenirs de vacances, mais comme des références, des points de comparaison, des images qui reviennent longtemps après.
On voulait leur montrer que le monde était vaste et divers. On voulait leur faire comprendre, concrètement, qu'il existait des façons d'être au monde radicalement différentes de la nôtre — et que cette différence n'était pas une menace mais une richesse. Le Japon nous semblait être, pour ça, un des meilleurs professeurs qui soit.
Les questions qu'on se posait avant de partir
On avait des curiosités précises, qu'on avait formulées avant le départ et qu'on voulait confronter au réel.
À quoi ressemble vraiment la plus grande ville du monde ? Tokyo dans les films et les mangas est une ville de lumières et de verticalité, une métropole du futur. Mais le futur réel ressemble-t-il au futur imaginé ?
Qu'est-ce qui caractérise les Japonais ; pas les clichés, mais ce qu'on ressent réellement en les côtoyant au quotidien, dans le métro, dans les restaurants, dans la rue ?
Pourquoi dit-on que la France et le Japon sont culturellement proches ? Cette proximité qu'on invoque souvent, on voulait la comprendre de l'intérieur, la sentir plutôt que la lire.
Et puis cette formule qu'on entend souvent : le pays des paradoxes. Ultra-moderne et profondément traditionaliste. Silencieux et bruyant. Discipliné et créatif jusqu'à l'excès. Comment ces contraires coexistent-ils sans se détruire ?
On voulait voir les geishas et les samouraïs ; pas comme des attraits touristiques figés, mais comprendre ce qu'ils représentent encore aujourd'hui dans la culture vivante du pays. On voulait voir les temples et les robots. Le mont Fuji et Akihabara. Le cimetière de Koyasan et le parc d'attractions au pied du volcan.
On voulait, en résumé, le Japon dans toute sa contradiction.
ce qu'on a trouvé
On a trouvé un pays qui tient toutes ses promesses et qui en formule d'autres qu'on n'attendait pas.
La ville de nos imaginaires d'enfants existe — et elle a vieilli, changé, été rattrapée par l'histoire. Tokyo est moins futuriste qu'on ne le croyait, et infiniment plus complexe. Le silence des Japonais dans les espaces publics est réel, presque physique — et la publicité hurle dans les rues avec une énergie qui contraste absolument avec lui. Les temples sont magnifiques et bondés de touristes. Les coins secrets existent encore, mais il faut les mériter, ou avoir les bons amis.
On a trouvé un pays où la politesse n'est pas une façade mais une architecture sociale entière, construite sur des siècles et portée avec une conviction tranquille. Où la précision n'est pas de la rigidité mais une forme de respect : pour l'autre, pour le travail, pour le détail. Où la modernité et la tradition ne s'opposent pas mais se superposent, chacune dans sa strate, chacune à sa place.
On a trouvé, pour les enfants, un terrain de jeu extraordinaire ; pas malgré la culture, mais grâce à elle.
Le manga n'est pas un produit d'exportation : c'est quelque chose qui pousse naturellement de ce sol, de cette façon d'être, de cette obsession du détail et de l'image. Le comprendre là-bas, dans son contexte, change la façon dont on le lit ici.
Et on a trouvé une des réponses à la question de la proximité franco-japonaise.
Elle tient peut-être à ça : deux pays qui ont en commun le goût de la forme, l'attachement à une certaine idée de la beauté quotidienne, le refus de séparer l'art de la vie ordinaire. Deux cultures qui pensent qu'un repas, un jardin, un emballage de gâteau ou une tasse de café méritent qu'on y consacre du soin.
Deux peuples qui ont tendance à trouver que les choses valent la peine d'être bien faites.
et ce n'est pas peu.