
little Italy


grande migration du Mezzogiorno
Pour comprendre Little Italy, il faut d'abord comprendre d'où viennent ses fondateurs et ce qu'ils fuyaient.
Entre 1880 et 1924, près de quatre millions d'Italiens émigrent aux États-Unis.
Ce ne sont pas des Italiens au sens où nous entendons ce mot aujourd'hui...
L'Italie comme nation unifiée n'existe que depuis 1861, et dans les faits, l'unification n'a jamais vraiment convaincu le sud du pays. Ce sont des paysans calabrais, des pêcheurs siciliens, des journaliers napolitains, des bergers de Basilicate. Des gens qui n'ont jamais vu Rome, qui ne parlent pas l'italien standard mais des dialectes locaux parfois mutuellement incompréhensibles : un Sicilien et un Vénitien du XIXe siècle ne se comprennent pas. Leur patrie, c'est leur village. Leur horizon, c'est la montagne derrière le village.
Ce qu'ils fuient, c'est la misère absolue du Mezzogiorno, le "midi" de l'Italie, ce vaste territoire du sud ravagé par des siècles de domination étrangère, de féodalisme, de sécheresse et de maladies.
L'unification italienne, loin d'améliorer leur sort, a aggravé les choses : le nouveau gouvernement basé à Turin et Rome impose des impôts nouveaux, réquisitionne des terres, envoie des fils au service militaire. Le sud se retrouve à financer le nord sans en recevoir grand-chose en retour.
L'Amérique, dans ce contexte, n'est pas un rêve. C'est une nécessité.
L'arrivée
à New York
Ils arrivent par Ellis Island, l'île au large de Manhattan où entre 1892 et 1954 plus de douze millions d'immigrants sont "traités", c'est le mot officiel, par les autorités américaines. Examen médical, contrôle des papiers, vérification du nom.
C'est là que beaucoup de noms italiens sont anglicisés ou simplifiés par des fonctionnaires qui n'ont ni le temps ni l'envie d'épeler correctement.
Un Coglitore devient Cole, un Di Maggio reste Di Maggio parce que le fils deviendra suffisamment célèbre pour que personne n'ose y toucher.
Ceux qui passent le contrôle descendent du ferry à Manhattan avec quelques dollars, un baluchon, et l'adresse d'un paesano (quelqu'un du même village, ou du moins du même coin de province) qui les héberge en attendant.
C'est comme ça que les quartiers se forment : par chaînes de migration. Les gens de Palermo s'installent rue Mulberry avec d'autres gens de Palermo. Les Napolitains rejoignent les Napolitains rue Mott. Les Calabrais trouvent les Calabrais deux blocks plus loin.
Ce n'est pas de la xénophobie entre Italiens, c'est de la survie.
Dans un pays dont on ne parle pas la langue, dans une ville qui vous est hostile, la première solidarité est la solidarité du village.
l'endroit le plus densément peuple de la planète
Little Italy à son apogée, les années 1900–1930, n'est pas le quartier romantique de terrasses ensoleillées et de chansons napolitaines qu'on imagine.
C'est l'un des endroits les plus densément peuplés de la planète. Des familles de six, huit, dix personnes s'entassent dans des appartements de deux pièces sans eau courante ni chauffage central. Les tenements, ces immeubles de brique étroits et hauts qui caractérisent encore l'architecture du quartier, sont construits pour maximiser le rendement locatif, pas pour le confort des habitants. Certains appartements n'ont pas de fenêtre sur l'extérieur. L'air ne circule pas. La tuberculose fait des ravages.
Les enfants travaillent dès l'âge de huit ou neuf ans, dans les usines de textile du Lower East Side, dans les marchés, comme cireurs de chaussures dans les rues de Midtown. Les hommes travaillent dans la construction, le terrassement, les égouts, les métiers les plus durs, les moins bien payés, ceux que personne d'autre ne veut faire. C'est eux qui construisent les tunnels du métro new-yorkais, les gratte-ciels de Midtown, les ponts et les viaducs. New York est en grande partie bâtie de leurs mains, et ils vivent dans ses caves.
Dans ce contexte de misère et d'hostilité, les Irlandais catholiques déjà installés les regardent de haut, les protestants anglo-saxons les méprisent, les Juifs du Lower East Side voisin coexistent difficilement avec eux... la communauté se replie sur elle-même et développe ses propres institutions. Ses propres banques (la Bank of Naples ouvre une succursale à Little Italy pour permettre d'envoyer de l'argent au pays), ses propres journaux en dialecte ses propres fêtes religieuses dans la rue.
la religion comme ciment
La religion catholique est la colonne vertébrale de Little Italy, et elle s'exprime de façon spectaculaire dans l'espace public.
Chaque été, les rues du quartier accueillent des feste, des fêtes de saints patronaux qui reproduisent exactement ce qui se faisait dans les villages d'origine.
Une statue du saint est portée en procession sur les épaules des hommes du quartier, couverte de billets de banque épinglés par les fidèles, accompagnée de musiciens, de vendeurs de nourriture et de feux d'artifice.
La plus grande de toutes est la Feast of San Gennaro, saint patron de Naples, célébrée chaque septembre depuis 1926 sur Mulberry Street. Pendant onze jours, la rue est fermée à la circulation, couverte de guirlandes lumineuses, envahie de stands de saucisses grillées, de zeppole (beignets frits saupoudrés de sucre glace), de cannolis, de calmar frit.
C'est kitsch, c'est bruyant, ça sent la friture et le sucre brûlé. C'est magnifique. C'est la mémoire d'un village de Campanie, reconstituée dans une rue de Manhattan, transmise de génération en génération par des gens dont les arrière-petits-enfants ne parlent parfois plus un mot d'italien.
la mafia
Il serait malhonnête de parler de Little Italy sans mentionner la mafia, et plus malhonnête encore de la réduire à un cliché folklorique.
La Cosa Nostra américaine est née dans ce quartier, dans les premières décennies du XXe siècle, pour des raisons précises. Les immigrants italiens du sud sont exclus des syndicats légaux (contrôlés par les Irlandais), des métiers respectables (réservés aux Anglo-Saxons), des circuits économiques officiels.
La mafia comble ce vide : elle offre de la protection, du travail, du crédit, de l'arbitrage des conflits ; des services que l'État américain ne fournit pas à des gens qu'il considère à peine comme des citoyens.
Les grandes familles : Gambino, Genovese, Lucchese, Bonanno, Colombo, ont toutes des racines dans ces quelques blocks autour de Mulberry Street. Lucky Luciano, qui modernise la mafia américaine dans les années 1930 en la structurant sur le modèle des grandes entreprises, a grandi ici. John Gotti, l'un des derniers grands padrinos, tenait ses réunions dans un club sur Mulberry Street jusqu'à son arrestation en 1990.
Coppola a filmé des scènes du Parrain dans ce quartier. Scorsese, qui a grandi à Little Italy dans les années 1950, y a tourné Mean Streets (1973) (un film qui dit plus sur la réalité du quartier que n'importe quel guide touristique).
Ces films ont contribué à façonner l'imaginaire mondial de la mafia italienne, ce qui a fini par embarrasser la communauté italo-américaine dans son ensemble, réduisant quatre millions d'immigrants et leurs descendants à un stéréotype de gangsters en costume.
La vérité, évidemment, est que l'immense majorité des habitants de Little Italy n'ont jamais eu le moindre lien avec le crime organisé. Ils étaient boulangers, maçons, instituteurs, épiciers.
Mais la mafia a existé, elle a structuré une partie de l'économie souterraine du quartier pendant des décennies, et l'ignorer serait falsifier l'histoire.
le
rétrécissement du quartier
Little Italy comptait au début du XXe siècle plus de 10 000 résidents sur quelques blocks. Aujourd'hui, on estime à quelques centaines seulement le nombre d'Italo-Américains qui y vivent encore. Le quartier a rétréci de façon spectaculaire sous l'effet de plusieurs forces simultanées.
La première est la mobilité sociale.
Les enfants et petits-enfants des immigrants ont réussi : médecins, avocats, enseignants, entrepreneurs.
Avec la réussite est venu le déménagement vers les banlieues du New Jersey, de Long Island, du Connecticut.
C'est le paradoxe classique des quartiers d'immigrants : leur succès les vide. On quitte le quartier pauvre exactement quand on a les moyens de le faire.
La deuxième force est la pression de Chinatown. Le quartier chinois, démographiquement beaucoup plus dynamique et économiquement très actif, a grignoté Little Italy block par block depuis les années 1970. Des rues qui s'appelaient autrefois Little Italy ont changé de nature sans changer de nom. Aujourd'hui, si vous marchez de Canal Street vers le nord en longeant Mulberry, vous passez imperceptiblement de Chinatown à Little Italy sans aucun marqueur visible, juste les odeurs qui changent et les caractères chinois qui laissent place aux drapeaux italiens.
La troisième force est la gentrification.
SoHo et Nolita, les quartiers voisins, sont devenus parmi les plus chers de Manhattan. La pression immobilière est énorme. Les familles italiennes propriétaires de leurs immeubles depuis trois générations sont tentées de vendre à des prix qui dépassent leur imagination. Beaucoup l'ont fait.





